|
L'image filmique
est un langage, mais il est important d'insister sur le fait que
ce n'est pas l'image seule qui est un langage, c'est la suite
d'images qui est un langage, "Passer d'un image à
deux images, c'est passer de l'image au langage" (C.Metz,
chapitre Un langage sans langue ; la narrativité du film,
dans " Le cinéma, langue ou langage ? ", Essais
sur la signification au cinéma, tome 1).
Mais il faut nuancer l'importance du montage dans le langage cinématographique,
il ne s'agit plus du " montage-roi " de l'époque
de 1925-30, seul créateur du langage du cinéma,
et du plan comme matière première de ce montage.
On peut nuancer l'importance du montage, tout d'abord, parce que
"cela se passe comme si une sorte de "courant d'induction"
(Béla Balàzs) reliait quoi qu'on fasse les images
entre elles, comme s'il était au-dessus des forces de l'esprit
humain (celui du spectateur comme celui du cinéaste) de
refuser un "fil" dès lors que deux images se
succèdent." (C.Metz, chapitre Un langage
sans langue ; la narrativité du film, dans " Le cinéma,
langue ou langage ? ", Essais sur la signification au cinéma,
tome 1), le réalisateur ou le monteur ne font donc
qu'utiliser une tendance qui est naturellement présente.
Alexandre
Astruc explique ce "courant d'induction" par le fait
que l'image filmique est emprunte de mouvement, et donc de ce
fait de durée, par le fait que l'image filmique est une
image-mouvement et donc de ce fait une image-temps, et va même
jusqu'à en conclure qu'il n'y pas, parce que le cinéma
est toujours mouvement et temps, cinéma sans dialectique,
"Par le simple fait qu'on la projette devant une audience
de spectateurs humains, c'est-à-dire d'êtres pour
qui et par qui il y a du temps dans le monde, elle se trouve affectée
d'une durée. Même composé d'images immobiles,
mises bout à bout sans liaison entre elles, un film s'écoule
temporellement et a un sens défini. Il va du commencement
à la fin de lui-même et, par son essence de film,
il acquiert un lien interne qui lui est précisément
donné par sa durée. Ce lien n'est pas forcément
logique, en fait il est dialectique, mais il est inhérent
à n'importe quel film, de sorte qu'au cinéma il
n'y a jamais d'image isolée ; même si cet ordre n'existe
pas dans la pensée du créateur, la dimension temporelle
la crée. [
] il n'y a pas cinéma sans une logique
interne conférée par le mouvement à une certaine
succession d'images cinématographiques, pour cette raison
qu'il n'est pas de mouvement sans liaison. Autrement dit, enfin,
il n'y a pas de cinéma sans dialectique [
] c'est
ce mouvement qui permet au cinéma de devenir un moyen d'expression
de la pensée, car c'est lui qui en fait fondamentalement
un langage." (A.Astruc, dans " Dialectique
et cinéma ", Du stylo à la caméra
et de la caméra au stylo).
Le montage
permet donc à l'image filmique de former un discours, voire
une dialectique, cependant il ne faut pas réduire l'importance
que le plan en lui-même ou même la musique peut avoir
dans la signification de l'image filmique et donc dans le sens
du discours.
Certains théoriciens
du cinéma ont cherché des analogies syntaxiques
là où il n'y en avait aucune à partir de
cette idée de "montage-roi" seul constructeur
du discours. L'erreur initiale qu'ils font est de définir
l'image comme mot et la séquence comme phrase, or il est
impossible de dire si le plan correspond à une ou plusieurs
phrases, "l'image équivaut à une à plusieurs
phrases, et la séquence est un segment complexe de discours",
de plus, le plan n'est en rien identique à un mot "il
constitue toujours une unité actualisée de discours,
et il se situe par conséquent au niveau de la phrase".
C.Metz nous
explique : "Il n'est pas question de prétendre qu'une
séquence filmique de même contenu aurait exactement
ces cinq phrases (ces cinq plans). Simplement, l'image de cinéma
est une sorte d' " équivalent" de la phrase parlée,
non de la phrase écrite. L'image est "phrase".
"et nous donne l'exemple d'un gros plan de revolver : "un
gros plan de revolver ne signifie pas "revolver" (unité
lexicale purement virtuelle) mais signifie au moins, et sans parler
des connotations, "Voici un revolver !".
L'image, ainsi,
est toujours parole, jamais unité de langue [
] Le
mot, unité de langue, fait défaut ; la phrase, unité
de parole est souveraine.". (C.Metz, chapitre
Le discours imagé par rapport à la langue ; le problème
de la "syntaxe" cinématographique, dans "Le
cinéma, langue ou langage ?", Essais sur la signification
au cinéma, tome 1).
De même,
un fondu enchaîné n'est pas une virgule, et un fondu
au noir n'est pas un point final, mouvements d'appareils et grosseur
de plans ne correspondent pas aux temps et aux modes des verbes,
ce serait réducteur et faux, le langage cinématographique
n'est pas identique au langage verbal.
Enfin, si
le langage cinématographique n'est pas identique au langage
verbal, la "syntaxe" d'un film (le montage, les différents
plans, les fondu-enchaîné,
) ne fonctionne
pas comme la syntaxe du langage verbale. En effet, les théoriciens
du cinéma "ont pensé qu'on comprenait le film
à cause de sa syntaxe, alors, qu'on comprend la syntaxe
du film parce qu'on a compris le film, et seulement quand on l'a
compris. L'intelligibilité propre du fondu-enchaîné
ou de la surimpression n'éclairera jamais l'intrigue d'un
film, si ce n'est pour le spectateur qui a déjà
vu d'autres films où figuraient intelligiblement un fondu-enchaîné
ou une surimpression [
] seuls les procédés
de syntaxe devenus trop conventionnels provoquent des difficultés
d'intellection chez les enfants ou les "primitifs" à
moins que l'intrigue du film n'en arrive à faire comprendre
ces procédés eux-mêmes." (C.Metz,
chapitre De la " ciné-langue " au cinéma-langage,
dans " Le cinéma, langue ou langage ? ", Essais
sur la signification au cinéma, tome 1).
Au contraire,
donc, du langage verbal, les procédés conventionnels,
les signes fixes sont difficilement intelligibles par tous, ce
qui nous montre de nouveau qu'il est "ridicule" de vouloir
plaquer le fonctionnement du langage verbal au langage cinématographique.
Les codes pour le langage de l'image filmique sont donc plus un
obstacle qu'un moyen permettant de transmettre un message, "Le
message, quand il s'affine, contourne le code ; le code à
tout moment, pourra changer ou disparaître ; le message,
à tout moment, trouvera le moyen de se signifier autrement"
(C.Metz, chapitre Un langage sans langue ; la narrativité
du film, dans " Le cinéma, langue ou langage ? ",
Essais sur la signification au cinéma, tome 1).
|