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Nous
avons tous une idée de ce que signifie, pour nous, le "langage
de l'image" au cinéma : c'est soit le fait que les
images racontent une histoire, soit le fait qu'elles suscitent
des émotions, des sentiments chez les spectateurs, cela
peut être, tout simplement, la symbolique des images ou
encore le fait que les images nous transmettent des informations,
voire un message ("film à message"), qu'il y
ait la présence d'un discours dans le film, ou que les
images du film entraînent une réflexion chez le spectateur.
Tout d'abord, nous remarquons que nous sommes incapables de donner
une définition précise du "langage de l'image",
bien que nous pensions savoir ce qu'est le "langage de l'image",
nous en avons, en réalité, une idée vague
et confuse. Mais nous observons aussi que toutes nos tentatives
de définition sont des exemples de l'impact que les images
produisent sur les spectateurs. En voulant donner une définition
du "langage de l'image", nous avons, en fin de compte,
montré que le "langage de l'image" est étroitement
lié à son pouvoir puisque lorsque nous pensons au
"langage de l'image" nous parlons du pouvoir de l'image.
En répondant à la question du "langage de l'image"
nous ne serons donc jamais loin de la question du pouvoir de l'image.
Dans l'article "Le
plus grand commun langage", extrait des Ecrits sur le cinéma,
tome 2, Jean Epstein nous apprend que le cinéma a été
inscrit parmi les langues officielles de l'O.N.U. Il sous-entend
clairement que le cinéma pourrait être cette langue
universelle que les hommes n'ont cessé de chercher à
atteindre. En effet, pour introduire son idée du cinéma
comme "plus grand commun langage ", il évoque
les tentatives précédentes des hommes" Qu'elle
fût latin d'Eglise ou de cuisine, français aristocratique
ou anglais commercial, volapük ou espéranto"
et ajoute "la langue universelle restait l'un de ces rêves
que l'humanité ne parvenait pas à réaliser
complètement.", il utilise ici un imparfait "restait",
on comprend donc que pour Epstein cette langue universelle n'est
plus un rêve "que l'humanité ne parvenait pas
à réaliser complètement" mais quelque
chose auquel elle est parvenue. Mais il émet vite une nuance,
selon lui, c'est le cinéma muet et plus précisément
la langue des images qui constitue une langue universelle.
Pourquoi la langue des images peut-elle être dite universelle?
La langue des images est affirmée universelle, par Epstein,
selon quatre points :
- "les signes les plus concrets,
les plus réels, qu'on puisse donner des choses",
en effet, le cinéma n'utilise pas un signe abstrait
pour représenter telle chose (par exemple, le langage
verbal, un mot pour une chose) mais le cinéma re-présente
la chose, le signe d'une chose c'est la re-présentation
de cette chose-même.
le rapport entre l'image et le spectateur est immédiat,
"le plus utilisable directement par la mémoire,
l'imagination, l'intelligence". C'est la conséquence
du premier point, puisque le signe d'une chose c'est la re-présentation
de cette chose-même, "elle convainc immédiatement".
l'image "n'a guère besoin d'être analysée
selon la logique, pour pénétrer de son sens
le spectateur et l'émouvoir", "une suite
d'images n'est pas tenue de passer longuement par le crible
déchiffreur de la raison"
l'image "n'obéit pas à la logique classique,
mais à une autre sorte d'enchaînement : celui
des sentiments, celui dont les images sont éminemment
capables de déclencher la foudroyante propagation".
La spécificité du langage de l'image serait donc
d'être immédiat, non contraints aux règles
de la logique et d'user de l'outil des sentiments, des émotions,
qualités qui lui donnent toute sa puissance, et Epstein
ne l'oublie d'ailleurs pas puisqu'il nous parle de "foudroyante
propagation".
Par contre, il affirme que
le langage des images est "inapte à véhiculer
des suites d'idées" tout en nuançant cette
affirmation puisqu'il s'empresse d'ajouter que "le domaine
sentimental et plus ou moins irraisonnable possède, lui
aussi, ses vérités profondes et subtiles",
que les sentiments "transforment et enrichissent notre compréhension
du monde". Il explique que l'image suscite une émotion,
émotion qui ne deviendra réflexion qu'après
qu'il y ait eu priorité du sentiment sur l'intelligence,
on ne parvient donc à "l'idée" qu'en étant
passé avant par l'émotion. Selon lui, le langage
des images est "une langue de poésie".
Mais Epstein ne commettrait-il pas l'erreur qu'il dénonce
lui-même, "nous sommes [
] imprégnés
du préjugé cartésien qu'il nous semble souvent
que, hors de l'ordre raisonné, il n'y a pas de pensée
valable" ? En effet, il affirme qu'il y a une "pensée
valable" dans le cinéma, mais comment peut-il y avoir
de la pensée sans idées ? Comment peut-on avoir
des vérités sans idées alors que par définition,
une idée est vraie, est donc une vérité ?
Il nous faudra répondre à ces questions et plus
précisément à la question suivante : y a-t-il
de la pensée, des idées dans les images, au cinéma
?
Epstein émet d'énormes réserves sur l'universalité
du cinéma parlant, pourtant, quand l'O.N.U. inscrit le
cinéma comme langue officielle, nous sommes déjà
en 1946, le premier film parlant datant de 1927 ("Chanteur
de jazz" d'Alan Crosland ), on peut donc supposer que lorsque
l'O.N.U. inscrit le cinéma, il pense également au
cinéma parlant. Le cinéma parlant aurait donc gardé,
mais peut-être de manière moins évidente,
les valeurs d'universalité du cinéma ?
Nous pouvons affirmer sans
nous tromper que Epstein répondrait oui à cette
question. Les indices pour formuler cette affirmation sont dans
le texte-même. Selon lui, "le cinéma sonore
est devenu le cinéma bavard", le cinéma s'est
laissé emporter par cette innovation technologique et a
cédé à son "complexe" face au roman
et au théâtre en tentant de leurs ressembler. Epstein
donne la solution pour que le cinéma sonore redevienne
ce qu'était le cinéma muet c'est-à-dire universel,
les films sonores doivent "se préoccuper d'être
compréhensibles par leur signification la plus directe,
c'est-à-dire visuelle", par-là nous pouvons
supposer qu'il sous-entend, par exemple, le symbolisme des images.
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