REVUE 5
LE DECOR INVISIBLE

Didier NAERT, décorateur de cinéma

P- Didier Naert, vous êtes décorateur de cinéma, quelle est votre formation initiale ?

 

D.NAERT- Je suis architecte de formation.

 

P- Projetiez-vous alors de devenir chef décorateur ?

D.NAERT - Pas du tout. Je suis venu au décor plus tard. Il n'était d'ailleurs pas dans mes intentions de m'occuper de décor à ce moment là. Je dirais que ce n'était pas dans ma fenêtre. Cependant ma formation m'a beaucoup aidé car le décor se trouve à l'intersection de l'architecture et de la peinture. Alexandre Trauner qui a été mon professeur, a été peintre à Budapest avant d'arriver en France. Il a même fait partie d'un groupe de peintres.

P - J'ai lu qu'il existe deux grandes conceptions du décor. L'une consiste à construire la totalité du décor afin de créer une ambiance et l'autre à ne réaliser que les parties visibles dans le champ de la camera.

De quel côté vous situez-vous ?

 

D.NAERT - Je crois qu'il faut savoir comment se passe le déroulement de la réalisation d'un décor pour répondre à votre question. D'abord on reçoit un script et l'on rencontre le réalisateur du film : Jacques Dorfman pour " Vercingetorix " par exemple. Il vous donne les grandes orientations du film et du décor.

 

P - Vous donne -t-il des références picturales ou autres ?

 

D.NAERT - Oui, tout à fait. Concernant " Vercingetorix " la référence qui m'a été donnée était " Braveheart " ce film avec Mel Gibson. Ensuite, je me suis énormément documenté sur la période gauloise jusqu'à avoir des connaissances étendues sur l'habitat, les costumes ou l'armement gaulois de cette période. Il faut trouver des gammes colorées cohérentes pour les couleurs du tissu des habits par exemple. Autant historiquement qu'esthétiquement nous avons énormément travaillé en commun, la chef costumière et moi.

 

P - C'est là qu'intervient la peinture ?

D.NAERT - Oui, il faut trouver une gamme colorée qui traduise une ambiance, qui corresponde à l'idée du film que l'on s'est faite en parlant avec le réalisateur, à la couleur que vous voulez lui donner.

Didier NAERT, projet de décor, gouache, 2002
Puis techniquement, des peintres interviennent dans la réalisation du décor pour que celui-ci soit crédible. Un mur peint par exemple.
Ces choix reposent sur une réflexion en amont, une documentation, des repérages, des croquis, des maquettes.
Dans un film tel que " Nuit Bengali " je suis parti faire des Repérages en Inde à Madras.

P - Longtemps ?

 

D.NAERT - Quatre mois. Cela a été une expérience marquante pour moi. Michaux a dit que c'était la ville la plus pleine au monde. Il y avait la foule et la couleur des affiches notamment. Je me suis imprégné des lieux, des quartiers. Et j'ai pris et rapporté des centaines de photos.

 

P - Comment vous en êtes-vous servi pour construire le décor ?

 

D.NAERT - D'abord comme un matériau et non comme élément à reproduire. Ces photos restent un matériau.
Puis on construit une maquette du décor afin que le réalisateur comme le chef opérateur, puissent se faire une idée du résultat final. Je les réalise à la gouache souvent sur des formats 50*65.
Mais pour revenir aux gammes colorées, pour " Vercingetorix ", j'ai choisi de peindre l'extérieur des maisons gauloises avec des tons pastels. Je ne suis pas sûr qu'historiquement cela soit juste, car aucun document à ce sujet ne nous est parvenu. Mais cela répond à une nécessité du décor : celle d'accompagner le film et non de s'imposer à lui. A.Trauner disait toujours qu'un bon décor devait être invisible pour le spectateur. Et c'est l'art du décorateur, sinon on obtient des films trop esthétisants à mon goût.

 

P - Vous n'avez donc pas construit la totalité ?

 

D.NAERT - Non. Pour les remparts d'Alésia par exemple je me suis efforcé d'exprimer ces remparts. Je ne l'aurais pas fait de la même façon s'il s'était agit de les placer dans un décor du parc Asterix.
Il ne faut pas oublier que j'agis dans un cadre : celui de la caméra.

Décor "Vercingetroix" de J.Dorfmann

P - Comment vous y prenez-vous ?

 

D.NAERT - J'ai utilisé la ce que l'on appelle la perspective forcée. J'ai volontairement diminué les extrémités des remparts afin d'augmenter les fuyantes et de les faire paraître plus élevés. N'oubliez pas qu'ils ne seront vus que sous un certain angle par la camera.

 

P - Comment vous repérez-vous dans l'espace afin d'être sûr de l'effet produit ? Utilisez-vous un œilleton de camera ?

 

D.NAERT - Cela peut arriver. Mais par expérience, j'ai une bonne idée des dimensions à utiliser. De plus, afin de rendre très compréhensible la réalisation des édifices par les équipes de construction, on plante sur le terrain des " Piges ", sorte de piquets, qui forment l'enveloppe du volume à réaliser et que l'on retrouve sur certains plans.

 

Didier NAERT, projet de décor, gouache, 2002

SUITE ENTRETIEN

 

Propos recueillis par JM. ALLAIS & F.SENAUD

 

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