REVUE 2
Analyse conceptuelle du vraisemblable

Christophe Yahia

GIRAUD Paysage, pointe sècheLe vraisemblable désigne un jugement ou un fait qui a l'apparence du vrai.

Mais affirmer que le vraisemblable a l'apparence du vrai ne revient pas à soutenir que le vraisemblable n'est que l'apparence du vrai.

En effet, le vraisemblable est moins l'illusion du vrai que le signe par lequel on reconnaît le vrai, à ce titre, il n'est pas non plus une forme affaiblie de la vérité, mais bien ce par quoi l'on reconnaît le vrai.

Mais si tel est le cas, pourquoi distinguer le vraisemblable du vrai ?

 

Le vraisemblable est le vrai privé du bénéfice de la preuve.

 

Pour autant le vraisemblable n'est pas le stade antérieur du vrai, il est ce par quoi l'on reconnaît qu'une chose pourrait être vraie : le vraisemblable est donc davantage la condition du vrai, il qualifie l'évidence sans la preuve de cette évidence, ou pour le dire autrement, il est le vrai de droit et non de fait.

En effet à chaque fois que nous considérons une chose comme vraisemblable nous revendiquons sa vérité de droit ou plutôt le droit de cette chose à la vérité, ou encore à la preuve de sa vérité : le vraisemblable est le vrai comme en suspension, en attente.

Le vraisemblable symboliserait donc le décalage entre ce qu'on doit supposer d'une chose et ce qu'elle est réellement, il serait la marque de la distinction entre la subjectivité et l'objectivité ?

GIRAUD Sapins, pointe sècheTel serait le cas en effet si le vraisemblable était du domaine de la pure subjectivité, mais le vraisemblable n'est pas une simple vérité du sujet, il est ce que nous devons penser d'une chose, ce qui s'impose à nous, il n'est pas le fruit de notre volonté, mais au contraire notre volonté se soumet à lui par notre assentiment forcé : il y a rarement deux solutions vraisemblables pour un même problème.

C'est d'ailleurs sur ce dernier point que le vraisemblable se distingue du probable ou du possible, alors que le possible implique souvent un vaste champs de solutions envisageables, le vraisemblable réduit à une seule l'ensemble des solutions possibles; cette réduction est le signe d'une nécessité objective entièrement opposée à l'idée d'une intervention subjective.

 

Mais alors comment distinguer le vraisemblable du nécessaire?

Le nécessaire est ce qui arrivera, le vraisemblable ce qui devrait arriver, l'un est un fait de la réalité anticipé, l'autre est un fait réclamé mais qui ne sera pas nécessairement réalisé, quelque chose que l'on est en droit (si ce n'est en devoir) de supposer : ce qui distingue le nécessaire de l'effectuation de sa prévision n'est qu'affaire de temps,

en revanche ce qui distingue le vraisemblable de sa réalisation c'est la réalité elle-même : la réalité suivra-t-elle ?

 

GIRAUD Sapins, pointe sècheCeci nous éclaire à nouveau sur le rapport du vraisemblable au vrai, nous pouvons en effet constater que les suppositions du vraisemblable, même si elles se veulent toujours réalisables, ne sont pas toujours réalisées.

 

Ainsi, si le probable constitue une sorte de vérité provisionnelle, le vraisemblable de son côté possède une valeur de vérité déterminée : il sera soit vrai, soit faux.

 

Ainsi parce que la valeur de vérité du vraisemblable ne peut être clairement connue par celui qui l'examine, le vraisemblable est toujours affecté d'un coefficient d'incertitude.

Cependant l'incertitude inhérente au vraisemblable n'est pas le signe distinctif du vraisemblable, car même si une supposition vraisemblable s'avère démentie par les faits, cette invalidation n'enlèvera jamais au vraisemblable sa prétention au vrai.

 

Dans le vraisemblable on trouve plus de certitude que d'incertitude, car nous ne pouvons certes pas être certain de nos suppositions, cependant nous sommes toujours certains que ces suppositions sont les meilleures, c'est-à-dire les plus vraies possibles dans l'état actuel des choses.

D'un côté nous avons donc le vrai,

 

et de l'autre ce que nous devons attendre du vrai, le vrai et l'idée du vrai, c'est-à-dire le vraisemblable.

 

Nous avons vu que le vraisemblable ne devait pas être considéré comme une forme affaiblie du vrai, et nous apercevons maintenant que le vraisemblable n'est pas non plus une forme affaiblie de la conscience du vrai, mais, au contraire, la forme la plus révélatrice du vrai.

 

Le vraisemblable en effet est le vrai en tant qu'il ne s'est pas encore réalisé : le vrai non-effectif. Le vraisemblable précède le vrai non pas seulement dans le temps, mais aussi dans sa structure : il y a une antériorité logique du vraisemblable sur le vrai.

GIRAUD Forêt,

Nous disions que le vraisemblable était du vrai non-effectif, mais pour être plus précis nous devrions dire que,

le vrai n'est que du vraisemblable réalisé.

Sur ce point il semble que nous rejoignons la conception aristotélicienne du vraisemblable.

Pour ce dernier le vraisemblable peut être soit un récit fictif, soit un récit historique concernant des événements qui ont réellement eu lieu. Aucun des deux récits n'est privilégié à l'autre, mais si le réel peut tenir lieu de vraisemblable, c'est en tant qu'il est du vraisemblable réalisé.

Ce qui revient à dire que si le réel entraîne la conviction c'est en vertu de son caractère vraisemblable : seul le vraisemblable est le critère de la conviction, le réel ou le vrai ne sont que des sous-ensemble du vraisemblable.

On doit penser alors que le vraisemblable est plus vrai que le vrai lui-même, car contrairement au vrai, il est vrai indépendamment de sa réalisation effective, ne retrouvons nous pas d'ailleurs dans cette idée la distinction aristotélicienne de la puissance et de l'acte ?

 

Christophe YAHIA. Janvier 2001

Poursuivre la réflexion aristotélicienne avec le dossier "L'art de persuader"

textes de C.Yahia et B.Pringuet.

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