REVUE 2
L'EMPLOI FICTIF DE LA VERITE

Franck SENAUD

" Je voulais créer un roman journalistique, un texte sur une vaste échelle qui allierait la crédibilité des faits, l'immédiateté du film, la profondeur et la liberté de la prose et la précision de la poésie ". Truman Capote.

 

Truman CAPOTE 1976
Souvent d'un rôle annoncé de témoin, la littérature met en fait à l'épreuve sa capacité de rivaliser avec le réel. Et, bien qu'elle le domine à tout coup, un objet passe par une convention intellectuelle pour s'adresser à un intellect, son besoin est régulier de défier le réel, de mettre à nu ses propres moyens de construction d'une vérité plus vraie que le réel, plus lisible (pour un sujet encore), et donc de sa vraisemblance.

 

L'écriture, les sujets, le discours de T.Capote repose sur ce jeu ambigu entre vérité et fiction, entre vérité subjective et objective.

 

" Ce rôle de témoin, le roman l'a découvert à l'aide d'autres techniques qu'il a ensuite assimilées. Qu'il s'agisse des romans-vérité de Paul Bowles, de l'épopée enregistrée au magnétophone d'Oscar Lewis, ou du "Récit véridique d'un meurtre multiple et de ses conséquences" de Truman Capote, c'est la même impulsion qui a agi au départ : la recherche de l'expression le plus fidèle d'une certaine vérité. Certes, l'assise véridique du roman a toujours existé. "Le Rouge et le Noir", "Madame Bovary", "David Copperfield" ou les "Souvenirs de la Maison des Morts", sont nés de la réalité. Mais là où le romancier du XIXe ne voyait qu'une source d'inspiration, un écrivain moderne comme Capote découvre la ligne de direction de son œuvre".

 

Dans ce texte de jeunesse, Le Clezio se limite par imprécision : il s'agit de la même ambition dans toutes ces œuvres mais celle-ci se traduit dans un milieu, une culture où le réel a été redéfini par d'autres médias, où le réel passe davantage par une médiation par le sujet qui lit, voit, constate, juge. " Expression de vérité " ? " Nés de la réalité " ? Comme si du sujet qui écrit à l'expression il n'y avait aucune médiation, aucune forme ou figure.

 

Au contraire, la vraisemblance repose davantage sur la construction d'ensemble que véritablement sur l'expression. L'autonomie de la forme globale donne plus de liberté au formel. Ce que Capote amorce dès le début du récit mais dans ses titres mêmes, dans son personnage et ses théories c'est l'irréductibilité de sa proposition : Rien à contester, rien à remplacer, rien à retirer. Plutôt un rapport à la nécessité qu'à la vérité.

 

Capote sur un plateau de tournage

 

Car bien qu'il en saisisse la teneur, le jeune LeClezio ne peut se l'expliquer que par un partage, humain, le plus éloigné des intentions de Truman Capote.

 

" Tout se passe comme si cette réalité aperçue était déjà ordonnée dans son apparent chaos, ordonnée au point qu'il ne soit pas possible de changer, d'interpréter, d'agir sur elle, en un mot de créer. L'art n'est plus la représentation de la vie ; c'est la vie elle-même qui est l'art, un art à l'état pur en quelque sorte, qu'il faut s'efforcer de faire passer d'un seul bloc dans le domaine du langage. En l'abordant plus scientifiquement que poétiquement, l'écrivain cherche à donner les mesures de la réalité, non à l'interpréter ".

 

Quelle scientificité ? Encore une affaire d'art à l'état pur, une idéalisation grande largeur du réalisme, du réel et de sa communicabilité :

 

" Evidemment cela ne va pas sans quelque trahison ; toute mesure est une action, donc une déformation, mais c'est précisément ce risque qui fait de cette aventure, comme de l'aventure du physicien, une aventure exaltante et complètement humaine. C'est d'abord avec sa vie qu'il a écrit. Cette différence est essentielle, car c'est pour cela que le livre de Capote [" De sang froid "] est véritablement une œuvre d'art, et non un rapport de police. Il y a eu, dans la réalité même, interférence entre l'écrivain et ses héros, et de cette action est née la communication. Cette prise de pouvoir sur la réalité, seul le journalisme pouvait vraiment la permettre ".

 

Et cette conclusion comme un aveu " Ses mots, s'ils n'ont pas trahi, sont des mots qui appartiennent à une œuvre complète, fermée et indépendante ".

Trahison de quoi ? Hélas, une nouvelle fois de l'idée de réalité et d'une certaine pureté qui l'accompagne que LeClezio a vaguement conçue, apercevant sans pouvoir l'isoler que, du réel au vraisemblable Capote ne cesse de se séparer, qu'il ne cesse d'ailleurs de cette séparation.

 

 

" Qu'une chose soit vraie ne veut pas dire qu'elle soit vraisemblable, tant dans la vie que dans l'art. Tiens prends Proust. Tu crois que sa Recherche sonnerait aussi juste s'il était resté scrupuleusement fidèle à l'histoire, s'il n'avait pas transposé les sexes, modifié les événements et les identités ? S'il avait relaté les faits au pied de la lettre ? Mais -et c'est là une idée qui m'était soudain venue - il aurait sans doute mieux valu. Moins acceptable mais meilleur ". J'optai pour un autre verre en fin de compte. " La question est celle-ci : la vérité est-elle une illusion, l'illusion est-elle vérité, ou reviennent-elles essentiellement au même ? Pour ma part, je me fous pas mal de ce qu'on peut dire de moi, du moment que ce n'est pas vrai ! " p84 " Prières exaucées " Grasset.

 

 

Et, à propos de ce livre : " Je poursuivis de cette façon, rédigeant différents chapitres dans le désordre. Je ne pouvais procéder ainsi que parce que l'intrigue - ou plutôt les intrigues - étaient vraies et tous les personnages réels. Je n'avais pas de difficulté à garder tout l'ensemble en tête puisque je n'avais rien inventé. Et portant, " Prières exaucées " n'est pas conçu comme un banal roman à clefs, une forme où les faits sont travestis en fiction. Mes intentions sont à l'inverse d'abolir les travestissements et non de les élaborer. " (Préface de " Musique pour caméléons ")

 

Capote sait que c'est dans l'ordre de la représentation que son art se situe. Le réel n'est rien que cette représentation.

Mais de ce même type d'incompréhension, empruntons une comparaison nouvelle, inspirée d'une autre critique

 

" Si le non-roman (non-fiction novel ), genre que Capote se targue d'avoir inventé, est captivant, si la rigueur de la documentation et la virtuosité du style suscitent indéniablement un nouveau type d'écriture, la démarche de l'auteur a pu toutefois inspirer une certaine réserve. Le goût du détail, l'hyperréalisme du récit ne trahissent-ils pas aussi une attirance certaine pour le morbide? ".

L'enjeu du réel et du vrai est là. Truman Capote hypperéaliste ?

 

Robert Cottingham paintingOui dans la puissance d'encadrement de son sujet, dans le poids que joue la découpe du réel préalablement, dans la puissance de superficialité du sujet, des moyens employés, dans la représentation du détail sans hiérarchie, oui -retour à Aristote -dans la crédibilité de l'invraisemblable, de l'inracontable comme de l'impeignable et oui surtout, dans son pouvoir de nous imposer le spectacle et le statut de spectateur qu'il réunit comme une nécessité.

Comme en peinture, Capote nous indique notre place et notre rôle.

La force de son œuvre vient de cet art de nous imposer une trajectoire, un intérêt mineur, une anecdote minable, une réaction, une identification, l'humiliation de devoir voir. Ce que LeClezio, trop humain pour le dépasser, prend comme une leçon morale est une leçon esthétique : " il nous humilie de la façon la plus nécessaire : il nous somme de comprendre de quoi tout un homme est fait ".

 

Franck SENAUD. Juin 2001
Truman Capote est l'auteur de " Petit Déjeuner chez Tiffany ", " Prières exaucées ", " Portraits ", " Musique pour caméléons " et " De sang froid ".
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