REVUE 12

EGO FATUM

par Franck SENAUD

 

Cette approche du sujet sans subjectivité, sa nécessaire liaison à la volonté par le devenir amène Nietzsche à créer cette formule d’ « ego fatum », reprise antique, retournement du christianisme, gestion de l’histoire, auto-référence et distance ; autre morale qui l’amène à «Montrer le caractère prodigieusement fortuit de toutes les combinaisons : il en résulte que toute action d’un homme à une influence d’une importance illimitée sur tout ce qui arrive. Le même respect qu’il voue rétrospectivement au destin universel il devrait se le vouer aussi à lui même. EGO FATUM.»

Nietzsche Posthumes 1884 (67)

Et comme pour, à chaque fois, se jouer d’une récupération morale de la fatalité, il dit : «Hymne au fatum et au bonheur de l’irresponsabilité.»

Nietzsche Posthumes 1884 (221)

S’en remettre aux choses (à la forme et ensuite au réel) telle est la leçon romaine.

Hegel rappelait déjà que « Lorsque jadis Napoléon s’entretint avec Goethe sur la nature de la tragédie, il émit l’opinion que la tragédie moderne se distinguait de l’ancienne essentiellement en ceci que nous n’avions plus de destinée sous laquelle les hommes succombaient et que la politique avait pris la place de l’antique destin. On devait donc s’en servir dans la tragédie en tant que moderne destinée, puissance irrésistible des circonstances à laquelle l’individualité avait à se plier . »

L’introduction de cette remarque par Hegel dépasse la simple considération esthétique, théâtrale, si elle relie Hegel à Nietzsche c’est dans ce dépassement tout à la fois d’un devenir fataliste, d’un sujet spontané, intérieur et chrétien et dans le poids qu’ils donnent à « la puissance irrésistible des circonstances » sans pathos

Hegel Philosophie de l’histoire Le monde romain p.215

 

Ramener la fatalité moralisée à l’intérieur du sujet permet d’échapper à la soumission morale au destin. Dans le même temps cela signifie qu’être à soi-même sa fatalité c’est développer cette capacité aristocratique d’avoir une distance à l’égard de ses propres fonctionnements; et l’on voit ici ce que la personne romaine qui n’accède pas encore à l’individualité subjective, ce que la distance de l’abstraction (violente) permet de saisir comme possible pour l’homme.

Ego fatum c’est également en inscrivant en l’homme sa propre pesanteur, sa propre charge (comme le soldat romain, comme Raphaël) une façon d’éviter toute demande de profondeur, de valeur du sujet. Aspect ironique de l’ego fatum, qui, traité comme un objet permet de dépasser les lourdeurs de l’ipséité. Cette auto distanciation permet à Nietzsche (dans Ecce homo) de revenir de façon critique sur son œuvre sans passer par une autocritique. Souplesse à distinguer de la modestie chrétienne.

«Le fataliste. – Il faut que tu croies à la fatalité – la science peut t’y forcer. Ce qui naîtra alors de cette croyance – la lâcheté et la résignation ou la grandeur et la droiture – témoignera du terrain où cette semence fut jetée ; mais non point de la semence elle-même, car d’elle toutes choses peuvent sortir.»

Nietzsche Humain trop humain § 363 p. 817

Le philosophe ayant le plus précisement pensé ce rapport à sa propre représentation aujourd'hui le plus utilisé comme icone d'identification !

L’intérêt pour la fatalité révèle le terrain où elle se développe mais n’a pas d’intérêt pour elle-même. Le cadre qui cerne le sujet n’est pas le mouvement qui le fait. Ce n’est pas le discours qui crée l’objet, c’est une foi trop rapide qui l’interprète. La fatalité au regard du fatum organise un système moral qui n’est pas désignatif. Une vertu, une manière que Machiavel, Hegel et Nietzsche nous indiquent. Que Nietzsche regroupe en vrac dans un passage

«[...] Description, non pas explication (par exemple morphologie comme description de la succession)
Intention dernière d’une telle description : dominer la pratique, au service de l’avenir.
Hommes et méthodes provisoires - aventure (en fait tout dans l’histoire est un essai)
Une telle conception provisoire afin d’acquérir la suprême force est le fatalisme (ego - fatum) (forme la plus extrême : « éternel retour »)
Pour le supporter, et pour ne pas être optimiste, il faut éliminer « bon » et « méchant ».
ma première solution : le plaisir tragique à voir périr ce qu’il y a de plus haut et de meilleur (qui est ressenti comme limité par rapport au tout) : mais c’est une mystique dans le pressentiment d’un « bien » encore plus haut
Ma deuxième solution : le bien et le mal suprêmes coïncident.»

Nietzsche Posthumes 1884 § 325

 

 

Extrait de thèse à soutenir "Rome comme référence"
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