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En sortant de l'enfermement dans le Holland tunnel, la transition
est brutale provoque une désorganisation spatiale et
une désorientation momentanée. Le conducteur
concentre son attention sur sa tâche immédiate,
une série de décisions rapides. Cette attention
exclut par définition le passé et le futur.
L'urgence de ce qui est juste en face, à courte distance,
requiert une concentration totale La boucle en ellipse du
rond-point est conçue pour ralentir la circulation
du tunnel et aussi stabiliser et recentrer l'attention. L'Arc
apparaît dans le champ de vision du conducteur quand
il entre dans la boucle. La forme, le matériau et l'aspect
mural de l'Arc font écho à l'expérience
de la conduite dans la gorge que forme la sortie du tunnel.
Le conducteur porte son attention en avant à droite
et à gauche pour lire les panneaux, changer de voie
et sortir en ville vers le sud ou vers le nord. Ainsi l'arc
apparaît et réapparaît, vu à travers
le cadre mouvant de la vitre de l'auto.
En suivant le rond-point, le chauffeur voit l'Arc à
gauche et obliquement en face. De presque toutes les positions
dans l'ovale, l'Arc tourne de façon centrifuge, vers
l'extérieur. Cette lecture centrifuge s'oppose au mouvement
centripète du conducteur. Les seules positions où
cette perception est interrompue sont les points perpendiculaires
aux centres de convexité et de concavité; où
la courbe s'aplatit et se stabilise.
En conduisant autour de l'Arc, la convexité et
la concavité de l'Arc se réduisent toutes les
deux et puis se compriment se chevauchent et s'étirent.
Les vues se succèdent brutalement mais sans interruption,
de manière extrêmement fugitive, comparable à
une expérience cinématique. Le champ de vision
entier se condense, se concentre et se déploie en l'espace
de quelques minutes. Le conducteur a une expérience
visuelle de l'arc, qui est ordonnée, contrôlée,
filtrée et limitée, subordonnée à
une séquence visuelle unique elle-même déterminée
par le flot de la circulation autour du rond-point. (...)
»
Voici comment, dans un article pour Artforum,
Richard Serra décrit l'évènement que
constitue la perception de son oeuvre; expérience nouvelle
et sans nom - on aimerait parler de représentation
où de performance alors que l'oeuvre est fixe et c'est
nous qui nous déplaçons. Notre déplacement
est strictement déterminé par le trafic automobile
qui est sujet à une scénographie essentielle
à l'oeuvre. Le trajet impose une transformation constante
de la forme simple et précise de l'arc et de son insertion
dans le site. L'Arc s'y montre en une transformation continue
qui déploie dans une continuité de la perception
la totalité des points de vue qu'en offre le plan du
sol. Le passage de la tranche de la plaque constitue deux
points critique ou la forme perçue de l'objet change
soudainement: deux points catastrophiques au sens
topologique du terme.
Ainsi l'oeuvre n'est pas conçue pour
elle-même indépendamment du trajet mais au contraire
comme offrant cette succession cinématique un événement
continu dans le champ perceptif de la vitre de l'automobile
qui devient ainsi une métaphore de l'écran de
cinéma ou du tube de la télévision. La
sortie du tunnel prend l'allure un road-movie de très
court métrage. Comme chez Donald Judd, le trajet n'est
pas nécessaire à la compréhension de
l'objet mais ici l'oeuvre n'est pas l'objet, c'est l'objet
+ le site + le trajet.
L'objet est simple et offre une gestalt parfaitement
lisible dès le premier coup d'œil. Serra le décrit
en lui-même et dans son environnement, indépendamment
de son mode d'apparition. Cette description eidétique
précède la description phénoménologique
qui la complète:
« L'Arc, long de 61 m est le cadrant
d'un cercle de 244 m de circonférence, dont le centre
est situé sur le coté en asphalte du rond-point
(au bord de Varick Street), et où l'ovale commence
à se contracter. En fait, la ligne décrite par
l'Arc traverse le centre du rond-point, tandis que la voie
piétonne elle passe par le centre du cercle théorique
de 244 m La position de l'Arc détermine un volume concave
et un volume convexe, c'est-à dire-que l'aire du rond
point délinéé par l'ellipse de la voie
qui l'entoure sert de fond ou de plan de base à deux
volumes sculpturaux distincts s éparés de l'Arc.
L'Arc ne représente pas le contexte, mais redéfinit
son contenu. Il médiatise une perception du site mais
redéfinit son contenu. Il médiatise une perception
du site, mais finalement reconcentre l'attention sur lui.
»
Il s'agit donc de prendre l'oeuvre comme une expérience
esthétique globale et temporalisée qui consiste
en un chassé croisé entre la permanence eidétique
de l'objet, la transformation continue de sa forme perçue
en relation constante avec son site, le paysage lui-même
mouvant de la place et la préoccupation utilitaire
de la conduite automobile, le brusque changement de luminosité
de la sortie du tunnel... Solution hyper-complexe diamétralement
opposée à celle de Judd au problème de
la mobilité du spectateur. Là où Judd
résorbait l'expérience esthétique dans
l'instantanéité pure, Serra l'étale sur
une séquence cinématique contrôlé
et dramatisée. Le temps est rendu à la schématisation
sans fin et sans concept de l'expérience esthétique
classique.
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