Chroniques

ST JOHN ROTARY ARC DE RICHARD SERRA.

EXERCICES D'ADMIRATIONS.

ROBIN THIODET

LE MOUVEMENT FIGE DE LEMPICKA au musée des années 30.

ICI.LA.VU.SU

FRANCK SENAUD

L’HOMME MACHINE DE CASSANDRE

PENTIMENTI

P. FRESNAULT DERUELLE

LA PREDELLE ET DELECLUSE A BESANCON

PARTI PRIS

Y.DELCOURT

ANCIENNES CHRONIQUES

ICI. LA. VU. SU. FESTIVAL CINEMA EXPERIMENTAL

FRANCK SENAUD

COMME.

CHLOY YING

EXERCICES D'ADMIRATIONS.

ROBIN THIODET

PENTIMENTI

P. FRESNAULT DERUELLE

PARTI PRIS

Y.DELCOURT

RAGARDE

D.DAMIEN

LE MOT DE JMA

LA TRADITION

JM ALLAIS

CHRONIQUES DU FESTIVAL DE CINEMA DE CRETEIL. Des-Ordres

S. BRESSLER

Qui sommes nous ?

Prefigurations.com

Projet / Fréquentation / Rédaction / Histoire / Définition/ Contact

Histoire dela figuration

Réécrire l'histoire de l'art par la figuration Picasso/ Staël / Baselitz / Warhol / Bosch ..

Figuration critique

Des analyses par F.SENAUD, A.COTTI

 

La femme-lucane de Laurent Séroussi

P. FRESNAULT -DERUELLE
Pentimento étapes 87

 

Il s’agit d’une femme-insecte, détourée sur fond blanc, exposée comme le sont les spécimens des collections d’entomologie. La mirabilia est telle qu’on songe à ces «inventions» de la nature, dispensatrice de formes inattendues et pareilles à celles qu’on trouva longtemps dans les « cabinets de curiosités ».

La différence, toutefois, d’avec les curiosités des wunderkammer tient dans le fait que cette femme-insecte n’est pas un monstre, au sens strict du terme, mais une chimère ; autrement dit, un être cousin des centaures, des anges ou des sirènes. Une image d’images où la composition tiendrait ici moins du collage que du sertissage. Cette quasi-joaillerie fantastique, digne de la bande dessinée psychédélique ( notamment celle de Philippe Druillet ) est baroque. Ne croirait-on pas voir le chaton de la bague de quelque reine de la Nuit ?

 

Cette chimère n’est pas non plus sans lien avec l’esthétique désinvolte des grotesques de la Renaissance qui, venue de la Rome antique, inspira les décorateurs jusqu’à la fin du XVIII°s.


L’ornementation d’alors, qui raffolait de disparates, convoqués pour leurs arabesques, avait la vertu d’inquiéter le regard tout en faisait mine de l’amuser. Mais, avec cet hybride, nous sommes proches, aussi, de l’esprit de ces « folies », dont la marginalité octroyait sa place à la licence. Ainsi, corsetée d’étrange façon, cette femme-insecte vaut-elle pour sa capacité d’opposer à l’infinie variété des formes du monde les renflements et les constrictions maniérés de l’artificieux.

 

Une chose est sûre, cet insecte-femme ne «tient» qu’en vertu d’une seule loi: l’indiscutable prégnance de sa silhouette. D’évidence, notre artiste-bricoleur a retenu cette chimère de ses recherches graphiques en raison de l’étonnante convenance de ses formes: un ensemble nous est offert, qui résisterait presque à la désintrication de ses composants.

De sorte que si la carapace (agrandie) du lucane et le dos (rapetissé) de la femme ont beau relever de réalités totalement étrangères l’une à l’autre, la « greffe » a pris malgré tout, qui signifie, non pas l’accident ou l’aberration, mais une sorte de nécessité ! En bref, si la vraisemblance, mise à mal, doit en rabattre, l’unité plastique de cette chimère, en revanche, vient aisément compenser le manque de crédit qu’on pourrait lui opposer. Un sémiologue dirait que la cohésion (formelle) de cet hybride lui confère une cohérence (idéelle) inattendue.

 

 

Possédé juste ce qu’il faut par sa technique ( la photo numérique + l’ordinateur), Laurent Séroussi est le digne héritier des Ymagiers qui savaient jusqu’à quel point il fallait que la folle du logis aille pour donner cours à ses errements.

Ce tour de force où se mêlent rigueur et incongruité est une constante de l’art. Disons plutôt une tentation de ce dernier, que le thème de la métamorphose inachevée prend en charge de manière récurrente. Rappelons-nous l’Invention collective de Magritte ( la sirène, à tête de poisson, échouée sur la grève), ou les innombrables sphinges de la peinture symboliste.

La mixité ou le métissage des motifs iconographiques n’est, en effet, patent qu’à partir du moment où le passage entre deux états est donné de manière telle que l’hybridation se manifeste sous la forme d’un compromis stabilisé. L’image immobile, à cet égard, est le support idéal de la transformation, puisque la chimère, en s’y affirmant, tente inévitablement de tenir hors champ les représentations «abouties» qu’elle récuse.

Des «grylles» et autre fées du Moyen-Age aux tératologies de la bande dessinée, en passant par les cauchemars peints de Jérôme Bosch ou les planches de Grandville, le disegno ne laisse d’errer aux marges du nommable ou du formalisable, ce qui veut dire que Laurent Séroussi est un peintre, au sens classique du terme, même si ses instruments sont ceux de l’image retraitée grâce aux logiciels de l’heure .On veut dire que, hanté par le gongorisme visuel d’aujourd’hui, notre imagier est un capricieux chez qui prolonge l’ars combinatoria de toujours.

Il y a donc du jeu chez cette femme-lucane, un jeu peut-être entaché de quelque gratuité, ce qui, soit dit en passant, serait le symptôme de notre époque, revenue de tout et qui expérimente à vide ( le post- moderne est de cette étoffe). Il reste, toutefois, que ce jeu, qui dépasse l’auteur lui-même, se rattache à cette autre tradition dont le grotesque est voisin : la caricature. Bien qu’irrecevable (on l’a dit), cette femme-insecte est vraie, comme est vrai, c’est-à-dire vécu, le désir de voir notre prochain transformé en chat, en loup, en crabe ou en vampire !

Notons au passage que la misogynie aidant, les femmes eurent toujours plus que leur content de moqueries, tant verbales que figuratives , moqueries dans lesquelles les hommes projettent tout à loisir leurs angoisses. En ce sens, l’hybride de Laurent Séroussi ne saurait tromper son monde : ce lucane ajoute au pandemonium des femmes dans les « pattes » desquelles plus d’un homme se serait laissé piéger. L’ (a) mante religieuse ( et son vagin denté) n’est pas loin !

Dans le premier quart du XX°siècle , une carte postale circula qui , intitulée The tie that binds, ( le nœud qui lie, cf. ici même) représentait une femme-cravate pendant au cou de son ( immense) seigneur et maître.

Littéralement attaché à ce dernier ( l’étranglant presque) la petite goule réduisait à rien l’homme « sublime ». Faut-il voir dans la chimère de Séroussi l’avatar de la diabolique créature de la carte postale ? Nous ne sommes pas loin de le penser, même si, d’une part l’homme est physiquement absent de la composition de notre graphiste et si, d’autre part, le contexte a changé. Il reste que les mâles ont toujours peur des femmes, et que, dans la guerre des sexes ( non moins vive qu’autrefois), cette femme-lucane, sauvage et sophistiquée, oscille entre totem et allégorie.

 

Sur ce sujet on lira

André Chastel, La Grottesque, Le promeneur, Paris 1988
Pierre Fresnault-Deruelle, L’Eloquence des images, PUF, Paris, 1993.
Gilbert Lascault, Le monstre dans l’art occidental, Klinksieck, Paris, 1973.
Philippe Morel, Les Grotesques, Flammarion, Paris, 1997

 

 

 

 

P. FRESNAULT -DERUELLE

étapes: s'adresse aux acteurs du graphisme et aux professionnels de la communication visuelle, de l'image et des différents secteurs du design (objet, interactif...). Mensuel spécialisé, il offre à ses lecteurs, un panorama de la création française et internationale. Source d'inspiration, outil de travail et de repère, étapes: constitue également un relais des actualités professionnelles, un point de rencontre et d'expression de toute une profession et de ses commanditaires.
Créé en 1994 par Pyramyd NTCV sous le titre étapes graphiques, devenu étapes: en mai 2001, le magazine s'apprête à fêter son 100e numéro.

Je rappelle que toutes les illustrations et textes cités sur ce site restent la propriété de leurs ayants droit légitimes. Ils seront retirés à leur demande. Toute utilisation à but commercial de matériel se trouvant sur ce site sans autorisation de leurs ayants-droit est bien entendue proscrite.

 

 

 


Chroniques