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La femme-lucane
de Laurent Séroussi
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P.
FRESNAULT -DERUELLE
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Pentimento
étapes 87
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| Il s’agit d’une
femme-insecte, détourée sur fond blanc, exposée
comme le sont les spécimens des collections d’entomologie.
La mirabilia est telle qu’on songe à
ces «inventions» de la nature, dispensatrice de
formes inattendues et pareilles à celles qu’on
trouva longtemps dans les « cabinets de curiosités
».
La différence, toutefois, d’avec
les curiosités des wunderkammer tient dans
le fait que cette femme-insecte n’est pas un monstre,
au sens strict du terme, mais une chimère ; autrement
dit, un être cousin des centaures, des anges ou des
sirènes. Une image d’images où la composition
tiendrait ici moins du collage que du sertissage. Cette quasi-joaillerie
fantastique, digne de la bande dessinée psychédélique
( notamment celle de Philippe Druillet ) est baroque. Ne croirait-on
pas voir le chaton de la bague de quelque reine de la Nuit
?
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Cette
chimère n’est pas non plus sans lien avec l’esthétique
désinvolte des grotesques de la Renaissance qui, venue
de la Rome antique, inspira les décorateurs jusqu’à
la fin du XVIII°s.
L’ornementation d’alors, qui raffolait de disparates,
convoqués pour leurs arabesques, avait la vertu d’inquiéter
le regard tout en faisait mine de l’amuser. Mais, avec
cet hybride, nous sommes proches, aussi, de l’esprit
de ces « folies », dont la marginalité
octroyait sa place à la licence. Ainsi, corsetée
d’étrange façon, cette femme-insecte vaut-elle
pour sa capacité d’opposer à l’infinie
variété des formes du monde les renflements
et les constrictions maniérés de l’artificieux.
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| Une chose
est sûre, cet insecte-femme ne «tient» qu’en
vertu d’une seule loi: l’indiscutable prégnance
de sa silhouette. D’évidence, notre artiste-bricoleur
a retenu cette chimère de ses recherches graphiques
en raison de l’étonnante convenance
de ses formes: un ensemble nous est offert, qui résisterait
presque à la désintrication de ses composants.
De sorte que si la carapace (agrandie) du
lucane et le dos (rapetissé) de la femme ont beau relever
de réalités totalement étrangères
l’une à l’autre, la « greffe »
a pris malgré tout, qui signifie, non pas l’accident
ou l’aberration, mais une sorte de nécessité
! En bref, si la vraisemblance, mise à mal, doit en
rabattre, l’unité plastique de cette chimère,
en revanche, vient aisément compenser le manque de
crédit qu’on pourrait lui opposer. Un sémiologue
dirait que la cohésion (formelle) de cet hybride lui
confère une cohérence (idéelle) inattendue.
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Possédé juste ce qu’il
faut par sa technique ( la photo numérique + l’ordinateur),
Laurent Séroussi est le digne héritier des Ymagiers
qui savaient jusqu’à quel point il fallait que
la folle du logis aille pour donner cours à
ses errements.
Ce tour de force où se mêlent
rigueur et incongruité est une constante de l’art.
Disons plutôt une tentation de ce dernier, que le thème
de la métamorphose inachevée prend
en charge de manière récurrente. Rappelons-nous
l’Invention collective de Magritte ( la sirène,
à tête de poisson, échouée sur
la grève), ou les innombrables sphinges de la peinture
symboliste.

La mixité ou le métissage des
motifs iconographiques n’est, en effet, patent qu’à
partir du moment où le passage entre deux états
est donné de manière telle que l’hybridation
se manifeste sous la forme d’un compromis stabilisé.
L’image immobile, à cet égard, est le
support idéal de la transformation, puisque la chimère,
en s’y affirmant, tente inévitablement de tenir
hors champ les représentations «abouties»
qu’elle récuse.
Des «grylles» et autre fées du Moyen-Age
aux tératologies de la bande dessinée, en passant
par les cauchemars peints de Jérôme Bosch ou
les planches de Grandville, le disegno ne laisse
d’errer aux marges du nommable ou du formalisable, ce
qui veut dire que Laurent Séroussi est un peintre,
au sens classique du terme, même si ses instruments
sont ceux de l’image retraitée grâce aux
logiciels de l’heure .On veut dire que, hanté
par le gongorisme visuel d’aujourd’hui, notre
imagier est un capricieux chez qui prolonge l’ars
combinatoria de toujours.
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Il
y a donc du jeu chez cette femme-lucane, un jeu peut-être
entaché de quelque gratuité, ce qui, soit dit
en passant, serait le symptôme de notre époque,
revenue de tout et qui expérimente à vide ( le
post- moderne est de cette étoffe). Il reste, toutefois,
que ce jeu, qui dépasse l’auteur lui-même,
se rattache à cette autre tradition dont le grotesque
est voisin : la caricature. Bien qu’irrecevable (on l’a
dit), cette femme-insecte est vraie, comme est vrai, c’est-à-dire
vécu, le désir de voir notre prochain transformé
en chat, en loup, en crabe ou en vampire ! |
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Notons au passage que la misogynie aidant,
les femmes eurent toujours plus que leur content de moqueries,
tant verbales que figuratives , moqueries dans lesquelles
les hommes projettent tout à loisir leurs angoisses.
En ce sens, l’hybride de Laurent Séroussi ne
saurait tromper son monde : ce lucane ajoute au pandemonium
des femmes dans les « pattes » desquelles plus
d’un homme se serait laissé piéger. L’
(a) mante religieuse ( et son vagin denté) n’est
pas loin !
Dans
le premier quart du XX°siècle , une carte postale
circula qui , intitulée The tie that binds,
( le nœud qui lie, cf. ici même) représentait
une femme-cravate pendant au cou de son ( immense) seigneur
et maître.
Littéralement attaché à
ce dernier ( l’étranglant presque) la petite
goule réduisait à rien l’homme «
sublime ». Faut-il voir dans la chimère de Séroussi
l’avatar de la diabolique créature de la carte
postale ? Nous ne sommes pas loin de le penser, même
si, d’une part l’homme est physiquement absent
de la composition de notre graphiste et si, d’autre
part, le contexte a changé. Il reste que les mâles
ont toujours peur des femmes, et que, dans la guerre des sexes
( non moins vive qu’autrefois), cette femme-lucane,
sauvage et sophistiquée, oscille entre totem et allégorie.
Sur ce sujet on lira
André Chastel, La Grottesque, Le promeneur,
Paris 1988
Pierre Fresnault-Deruelle, L’Eloquence des images,
PUF, Paris, 1993.
Gilbert Lascault, Le monstre dans l’art occidental,
Klinksieck, Paris, 1973.
Philippe Morel, Les Grotesques, Flammarion, Paris,
1997
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P.
FRESNAULT -DERUELLE

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son 100e numéro.
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