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L’homme
machine de Cassandre
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P.
FRESNAULT -DERUELLE
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Pentimento
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| Années 20.
Les artistes, comme tous les hommes valides viennent de connaître
l'effroyable Première Guerre mondiale. Comprenant qu'ils
sont irréversiblement partie prenante d'une ère
machinique, ils cherchent une nouvelle symbolique pour se
penser en tant qu'êtres-au-monde. De la repésentation
des "gueules cassées", rescapées des
tranchées, mais condamnées au radotage, aux
individus robotisés d'un ordre de fer où tout
peut justifier tout, en passant par les hommes nouveaux, sujets
d'un monde enfin dégagé des pesanteurs de l'histoire
passée, l' «orthopraxie» (le mot est de
Jacques Ellul) est à l'ordre du jour, qui veut, scientifiquement
et techniquement, reforger les corps une bonne fois pour toute.
Les directions d'investigation fléchées tant
par le Futurisme que les mouvances dadaïste et constructiviste,
débouchent sur l'élaboration d'œuvres multiples
et diverses, dont la commune et profonde ambiguïté
donne à penser, avec le recul, qu'elle dut «
crever les yeux » des gens d'alors. De cette ambiguïté,
nous voudrions nous entretenir en nous consacrant à
l'analyse d'un document qui se situe au centre de la question
qui nous agite.
C'est un manifeste publicitaire. Comme tel,
il est à l'art ce que la communication est à
l'expression. On veut dire que la rhétorique en lui
durcit le symbolisme qui le travaille - du moins, est-ce notre
hypothèse de lecture. En bref, que la signifiance qui
affleure dans l'affiche - plus visiblement sans doute, que
celle qui marque l'oeuvre des peintres - constitue un objet
d'analyse privilégié.
L’
Intransigeant, 1925, 120x 160 cm
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Il s'agit de la célèbrissime
affiche de Cassandre : L'intran (L‘«intran»
est l'abréviation du mot «intransigeant»
qui est le titre d'un grand journal de droite, bien connu
des Parisiens entre les deux guerres). On peut dire de cette
affiche, où la simple idée de tracé régulateur
est de loin dépassée, que son géométrisme
dicte la forme représentée. Si l'on préfère,
que la figure découle des principes de construction
mathématique auxquels Cassandre aima toujours sacrifier.
N'est-ce pas à un éloge de la rationalité
graphique que se livre l'affichiste? On tient, en effet, que
le principe régulateur, revendiqué ici comme
moyen, n'est pas loin de se prévaloir comme fin.
Il est donc ici question de vanter les mérites
de l'Intran et, pour ce faire, de présenter ce dernier
comme le plus court intermédiaire entre ses propres
sources (symbolisées par l'éventail des lignes
télégraphiques et leurs plots de porcelaine)
et le public (hors champ) qu'il s'agit d'informer quotidiennement.
Véritable entre-deux, L'Intransigeant est représenté
sous les traits d'un crieur de nouvelles dont le profil grec
contribue à faire de ce dernier une allégorie.
Ceci renforçant cela, le nom, au front - voire au fronton-
du journal, et perpendiculaire à l'arête du nez,
ne pouvait trouver meilleure distribution que de se faire
bandeau.
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| Le texte,
en noir, puis en "réserve" sitôt franchie
la limite du visage (on dirait qu'il sort tout armé
du cerveau du messager), fait système avec la sécante
supérieure du réseau des câbles : les
principes de composition chers à Schwitters ou El Lissitzski
chez qui la typographie pouvait rompre avec l'horizontalité
(pourvu que l'orthogonalité fût sauve), font
merveille. Il y a dans cet élégant artefact
peint, à la fonctionnalité stricte, un rêve
d'esthète, dont on devine que l'ordre qu'il préconise
n'est pas séparable d'une vision totalisante (on n'ose
dire totalitaire) du monde. En rupture avec l'esprit des années
folles, cette reconstruction, claire et nette des choses,
dit, à qui veut l'entendre, le désir d'en finir
avec les afféteries et les complaisances. A tous les
sens du terme, cette affiche est édifiante. Faut-il
aller jusqu'à dire qu'en elle se proclame une morale,
voire un moralisme? «La plus haute délectation
de l'esprit humain, disait Le Corbusier, en 1922 dans sa profession
de foi : Le Purisme (en collaboration avec Amédée
Ozenfant), est la perception de l'ordre et la plus grande
satisfaction humaine est la sensation de collaborer ou de
participer à cet ordre». Si Cassandre était
en froid (pour des raisons triviales) avec Le Corbusier et
Ozenfant, force est de reconnaître que l'affichiste
adhérait aux conceptions des tenants du Purisme.
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L'art de Cassandre, également très
proche des travaux des allemands Baumeister ou Schlemmer,
témoigne donc avec force de ce qu'est, dans les années
2O, le courant moderniste. Il s'agit de contrôler au
plus près les formes de la création, voire,
comme chez l'auteur du Ballet triadique, de décliner
tout un vocabulaire algorithmique.
1929,
Kuntsmuseum de berne
Attachons-nous quelques instants à
cette couverture dessinée en 1929 par Oscar Schlemmer
Die Oper : les principes de composition de cette
tête de coryphée, proches de celles de Cassandre,
confirment l'idée que la géométrie et
la combinatoire doivent pouvoir fournir à l'écriture
du corps les gabarits d'une typographie en tout point calculable.
Retour à L'Intran. Branché sur le réseau
des fils qui convergent en un terminal qu'on admet être
une oreille, l'humanoïde de Cassandre semble d'autant
plus réglés (= fiable) que sa silhouette, dégagée
à l'emporte-pièce, fait système avec
l'angle droit formé par les câbles extérieurs
du faisceau (tendus, pour leur part sur ces plots aussi cocasses
que plastiquement intégrés). De sorte que le
personnage peut être alternativement reçu comme
le récepteur-machine des courants qui convergent vers
lui, et comme l'émetteur des lignes de force qu'il
envoie vers ses destinataires. Ayant intégré
ces courants pour s'en faire l'écho, la figure qui
allégorise la Communication, est à la lettre,
un haut-parleur. Réception/diffusion, mouvements cenripètes
et centrifuges : l'androïde-journal ne vit que de se
confondre avec le rythme soutenu de l'information quotidienne.
La technologie, à tout le moins cette technologie qui
voudrait faire de la froide mécanique une sorte de
seconde nature (celle qui hante Métropolis),
n'est pas loin.
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| Paradoxalement, à cette sécheressse
géométrique correspond un durcissement psychologique
capable de réhumaniser l'androïde de Cassandre.
L'INTRAN est son nom, qui confirme le messager dans
son rôle pathétique : la vérité quelle
qu'elle soit doit être clamée, proclamée,
partant réclamée. Et l'aspect tendu du personnage
(dont l'œil tricolore rappelle la cocarde phrygienne des
Mariannes républicaines) n'est pas sans lien avec la
nécessaire célérité d'une information
que la psychologie et la morale ont tôt fait de transformer
en urgence, sinon en alerte. Qu'on nous passe, à cet
égard, cette remarque purement conjoncturelle : n'est-il
pas troublant de constater que le personnage qu'on vient de
décrire est précisément la créature
d'un graphiste nommé Cassandre, dont le nom renvoie à
celle qui, à Troie et sentant le malheur poindre, prédisait
la catastrophe ? Quoi qu'il en soit, Nouvel Hermès, le
porteur de nouvelles se fait l'écho de la rumeur du monde
alors que le jour n'est pas encore levé : il y a, en
effet, du veilleur ou plutôt de l'éclaireur dans
ce personnage déjà sur la brèche.
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| "L'Intran",
titre tronqué par le bord de l'image, et dont l'axe
oblique rappelle vaguement le défilement du papier
des rotatives, donne son nom à l'un des chefs d'œuvre
inconstestés de l'art des affichistes. Se signifie
en lui, avec une économie impeccable, un message prescriptif
(achetez L'INTRAN) qui repose à son tour sur
un méta-message dont la particularité est d'être
à soi seul un véritable art poétique
: cette affiche, qui vante les mérites de la communication,
est en elle-même une démonstration de communication
en acte. Capable d'articuler en une interface exemplaire input
et output, le placard de Cassandre a la force des
meilleurs logotypes.
Après la face claire, du manifeste,
sa face sombre, précisément occultée
par brillance et l'élégance de cette dernière.
Revenons à Oscar Schlemmer (proche des puristes français).
Ce dernier prône dans ses compositions d'avant 1919
le renoncement aux couleurs franches au profit de surfaces
aux contours lissés et précis. Et l’allemand
de déclarer: «Il nous faut le nombre, la
mesure et la loi pour ne pas être engloutis dans le
chaos». Dans ces paroles dirigées contre
les expressionistes et futuristes, irrationnels, et où
peuvent se lire tout autant le désir d'un « retour
à l'ordre » qu'un appel, selon les voeux de Gropius,
à une « conception unitaire du monde »,
une hypothèque demeure, analogue, toutes choses égales,
à celle relevée plus haut chez les constructivistes
figuratifs. On veut parler de l'ambiguïté résidant
dans l'accent, non pas tant porté sur la nécessité
de la mesure, que sur le pari fait sur la contrainte, contrainte
dont on peut pender qu'elle ne se retourne contre le sujet.
Si, chez l'auteur du Ballet triadique, un nouvel
espace peut être développé à partir
d'une image du corps de l'homme, l'inversion des signes n'est
pas loin qui peut mener, comme dans la pensée totalitaire,
à déduire l'homme de l'espace!
S'il n'est pas question (soyons net sur ce point) de voir
chez Cassandre la moindre indice laissant supposer que l'affichiste
pouvait avoir quelque sympathie que ce soit pour la pensée
totalitaire, il convient, toutefois, de faire ressortir que
son esthétique et sa rhétorique participent
d'une vision du monde que la pointe moderniste du fascisme
et du nazisme saura, peu ou prou, capter à son profit.
Par exemple, comment ne pas voir que la figure hypertendue
de L'Intran, qui crie les nouvelles dans la nuit, évoque
la Panique, dont, à de certains moments, l'extrême
droite (italienne notamment) aimera cultiver l'image?Comment,
encore, ne pas remarquer que, hurlant avec les loups, la Réaction
politique de l'entre deux guerres diffusera ce discours prophylactique
où il sera sans cesse question d'un combat titanesque
de la lumière contre l'ombre, de la rectitude contre
l'informe, de l'intégrité des choses "droites"
contre le gauchissement des valeurs etc.? Comment, enfin,
ne pas noter que le personnage de L'intran aurait pu aisément
prêter son profil alarmiste à telle ou telle
campagne en faveur de la de l'atticisme mythique d'un art
les œuvres décadentes, voire "dégénérées"?
Pour superbe qu'il soit, le dessin de Cassandre, parce qu'il
met en scène l'épure rectifiée d'un androïde
se présente comme une image décapée, enfin
dégagée des scories qui en retardaient l'arrivée.
Le double modèle du robot insensible (et pour cette raison
incorruptible) et du visage allégorique d'une Grèce
retrouvée laisserait présager, pour un peu, la
célébration de quelque archétype mythico-racial,
pas très éloignés de ceux auxquels mussoliniens
et nationaux-socialistes tentèrent de donner vie. Dans
sa magistrale étude Un art de l'éternité
( ), Eric Michaud parle de l'esthétique hitlérienne,
qui s'étant vouée à la dynamisation des
masses, aspira à lui donner un art d'essence monumental,
où ses héros de pierre figés pour l'éternité
disaient l'assomption de tout un peuple. Toutes chose égales,
il y a du monumental dans l'allégorisme de la figure
vigile de Cassandre. Ses dimensions ont beau être modestes,
ce profil se grave en nous, dont la forme parfaite correspond
à sa fonction.
Résumons à nouveau. La fusion de la forme et
de la fonction, qui est, soit dit en passant une des caractéristiques
majeures du design, et qui entre en synergie avec
la vision machinique du monde fait de L'intran un
document iconologique hautement signifiant. Optimiste, et
faisant l'éloge du progrès, elle ne peut masquer
la part d'ombre qui la constitue comme emblème de son
temps, autrement dit comme forme involontairement synthétique
des forces contraires voire contradictoires de cette époque.
L'homme-machine qui s'y révèle annonce les figures
enrégimentées de la propagande, celles de la
guerre, comme celle du sport, en particulier celle de l’athlétisme
reconfiguré par le III° Reich. Dans une réflexion
sur le dressage des corps, non sans lien avec la pensée
de Michel Foucault (Surveiller et punir) Jean-Marie
Brohm écrivait, il y a quelques années, qu'à
l'usine comme dans le sport, le corps instrumentalisé
devenait un objet planifié, réglé dans
un cadre cohérent ; et qu'entretenu comme une mécanique
parfaitement entretenue, chargée d'exalter la puissance,
l'athlète n'était plus qu'un être anonyme,
inexpressif, géométrisé. A se reporter
à une certaine iconographie du sport tel que vu par
le III° Reich, et en considérant ici une de ses
affiches,
Hohlwein,
1934 Staatsgalerie Stuttgart
le discours de Jean-Marie Brohm se charge tout à coup
d' accents prophétiques : Le corps de cette femme (par
ailleurs non dénué de charme) ne paraît-il
pas s'articuler sur le double qu'est pour lui la croix gammée
? La flexion des membres qui dit le corps rompu aux exercices
athlétiques, connote aussi (mais de telle sorte que
le message soit naturalisé) l'allégeance à
l'ordre géométrique de la svastika. Cette dernière
qui métaphorise l'état en tant que méta-machine,
n'est-elle pas ce par quoi l'automaticité des corps
est absolument requise?
Sans doute, ne sommes-nous pas prêts à retrouver
cette soumission dans le manifeste de Cassandre dont la raison
d'être est la vigilance. Et pourtant, nous saisissons
que la ligne qui sépare le rêve de fiabilité
conquise sur le progrès technologique du désir
de se voir instrumentalisé au profit d'un ordre supérieur
capable d'abolir en nous «l'insoutenable légèreté
de l'être», que cette ligne, donc, est parfois bien
floue.
Pour terminer, cette image éditée par les
Américains pour soutenir l'effort de guerre contre
le Japon. Sans doute, la cause est-elle juste, mais les prodromes
de sa rhétorique sont encore les mêmes. La propagande
d'outre-Atlantique ne craint pas de prôner à
son tour la galvanisation des corps, assimilés pour
l'heure aux meilleures machines qui soit : les armes. Soit
On to Japan (de Sevek, 1945) : le guerrier qui tend son arc,
et dont la flèche est assimilé à un avion
de chasse, est un homme à la tête fuselée,
qui n'est pas sans lien avec la figure stricte de Cassandre.
Sevek,
1945 Imperial War Muséum Londres |
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