Prefigurations:
Qu’est-ce qui réunit texte et image ? Par quoi commencez-vous ?
Une image mentale ? Une phrase ? Une envie de phrase ?
F. P. Je commence toujours
par une phrase. La première en ce qui concerne les romans,
la dernière en ce qui concerne les nouvelles.
Dans le cas du roman, elles fonctionnent
en règle générale comme une ouverture dans
un opéra, ou en tous les cas comme un ligne mélodique
qui impose des contraintes très fortes sur ce qui peut être
écrit après, avec des variations sur le thème
imposé. Quant aux nouvelles, je remonte à contre-courant.
La chute vient en premier. La question est ensuite de savoir comment
quiconque a pu en arriver là, se mettre dans cette situation,
assumer tel ou tel destin - le personnage
principal, mais pas toujours.
J’ai répondu dans ce sens à
Alexandre Fillon (Enquête Qu’est-ce qu’une
bonne nouvelle ?, Lire, numéro spécial de
l’été 2005). En réponse à une
autre question sur les conseils à donner aux débutants,
j’ai proposé d’imaginer l’habit et la posture
du futur lecteur. Et là encore, celui qui entame la lecture
d’une nouvelle – et qui commence donc, de mon point
de vue, par la fin – porte des vêtements différents
et s’assied dans son fauteuil d’une autre manière
que s'il ouvre un roman.
Quant au dessin, il y a des cas
de figure très différents. Certains textes ont été
écrits de manière à être incomplets sans
le dessin. C’est le cas de Cinq portraits de Lol (URDLA,
Lyon, 1991), que j’ai écrit avec l’intention qu’une
image de Gilles
Ghez complète chacun des cinq portraits de Dolores Salinas.
Les cinq lithogravures qui accompagnent le texte ne l’illustrent
pas à proprement parler. Chacune est insérée
dans une enveloppe. Vous ouvrez l’enveloppe pour la découvrir,
ou bien vous ne l’ouvrez pas. C’est un choix. Mais si
vous le faites – et c’est bien évidemment ce qui
vous est demandé –, vous comprenez à quel point
le texte est incomplet, en demande d’image.
Dans le cas des trois dessins
reproduits ici : Le chien d’avant, Chat cuisinier,
et Demain la poule, c’est tout à fait différent.
C’est moi qui les ai fait. Ils datent du début des
années quatre-vingt-dix. Nous sommes en circuit interne.
Chat cuisinier reprend à vrai dire une idée qui remonte
à la fin des années soixante (il existe un dessin
au feutre avec le même titre, daté de 1967), et le
texte lui-même est venu dix ans plus tard, vers 2003 ou 2004,
j’ai oublié la date exacte. C’est un travail
très lent et ouvert, qui consiste la plupart du temps à
reconquérir des éléments anciens qui avaient
été laissés de côté.
Le livre est présenté
sur le site de l’éditeur
URDLA. Voir http://www.urdla.com, Cliquez sur Livres, puis sur
Livres de peintres. L’ouvrage, numéroté 15, est
partiellement visible en diapositives déroulantes.
On peu!t également consulter le site de Gilles Ghez, où
l’on trouvera une photographie d’une deuxième version
de la boîte qui a inspiré en grande partie le personnage
de Sir Neville Bretheton dans Aloysius (Buchet/Chastel, 2001).
La boîte originale, Sweet Afton, date de 1995. Sweet
Afton II (2004) la reproduit presque à l’identique,
avec cette différence qu’un exemplaire d’Aloysius
est posé sur la cheminée à laquelle s’accoude
le personnage en question. Cette introduction du roman dans la boîte
est vérifiable sur
http://www.gillesghez.com. Cliquez sur Œuvres, puis
sur Clés et autres clefs. La boîte se trouve
en douzième place sur la troisième colonne à
partir de la gauche, en partant du haut.
Quoi qu’il en soit, l’idée d’image mentale
me semble très floue. Ce n’est évidemment qu’une
métaphore utile. Celui de phrase mentale est encore pire,
sinon pour véhiculer l’idée assez triviale qu’on
pense à ce qu’on va écrire avant de le faire.
Mais même cela est trompeur, car si
jamais il y avait une telle chose – la phrase mentale, qui
vivrait en quelque sorte de manière autonome, sans son habit
linguistique –, elle serait éclipsée par la
phrase écrite. Et si jamais elle ne l’était
pas, c’est qu’il fallait tout simplement écarter
le projet de lui une donner une vie autre que « mentale ».
Le travail de l’écriture consiste à construire
un échafaudage qu’il faut ensuite retirer sans laisser
de traces.
Et
puis il y a les phrases-clé. Juste un exemple personnel.
Dans Aloysius, mon premier roman publié, on peut
lire ceci : « Alors Cathy était revenue chez
madame Bonet la première, avec ses mains pleines de l’envie
de lui faire une raie sur le côté […] (IIème
partie, ch. 7, p. 294) ». C'est une image récurrente
du livre, très précise et sans doute personnelle,
mais que chacun peut s’approprier sans trop de difficultés.
Vous savez très bien ce que c’est lorsque quelqu’un
passe une main dans vos cheveux pour faire une raie, ou exprimer
son désir que vous soyez coiffé autrement. Le geste
peut-être tendre et même amoureux, ou bien au contraire
d’une extrême violence, éventuellement ces trois
choses à la fois. Il y a là un acte, ou une mémoire
d’acte, qui peut conduire à écrire un nombre
considérable de pages et à couvrir des cahiers de
dessin entiers.
Une possibilité serait de supprimer « alors »
dans cette phrase, et de mettre un point après « côté »,
de manière à obtenir la première phrase d’un
autre roman ; une deuxième serait de garder la phrase
telle quelle et de travailler à rebours sur une nouvelle
qui finirait en laissant le désir d’une certaine Cathy
en suspens.
Quant à dessiner cela, c’est une autre affaire. Je
n’ai absolument pas les moyens de représenter de manière
picturale l’envie que pourrait avoir quiconque de faire une
raie sur le côté à une autre personne (un enfant
dans le cas présent).
Prefigurations:
Votre explication est claire : vous semblez déterminé
par une esthétique de l’effet : première
ou dernière phrase – esthétique sur laquelle
nous reviendrons assurément. Quant à l’image,
elle! n’intervient en effet que comme apparition. Si j’extrapole
(un soupçon) à partir de ce propos, cela signifie
que vous construisez pour atteindre cet effet. Est-ce le cas ?
Comment mesurez-vous ce qui s’écrit ?
F.P. Je suis déterminé
par une telle esthétique uniquement dans la mesure où
le désir de produire un effet est un désir trivial lorsqu’on
écrit, dans la mesure où je n'écris pas pour
moi . Rien de pire que les effets de manche. Il s’agit simplement
du désir de susciter une réponse – silencieuse,
bien sûr – chez le lecteur, d’être à
l’origine d’une émotion ou d’une réflexion
dont on sera soi-même en partie responsable. Mais, de ce point
de vue, le fait de commencer une nouvelle par la fin et un roman par
le début – ou l’inverse – est accessoire.
L’une ou l’autre méthode ressortit à la
même esthétique.
En réalité,
je travaille presque toujours avec des images. Des croquis,
des esquisses, toutes sortes de dessins préparatoires. Et souvent,
le texte achevé qui en a bénéficié (ou
pâti) suscite d’autres images, qui viennent en quelque
sorte en aval du texte, et donnent lieu éventuellement à
un nouveau travail d’écriture. En ce sens, le dessin,
le croquis et même le simple gribouillage joue un rôle
de ciment. En marge de l’écriture, je dessine un arbre
généalogique, qui relie tous mes personnages. Mais je
n’écrirai rien là-dessus. Il n’y aura qu’un
tronc, des branches et des noms inscrits sur les feuilles. Pas de
nouveau récit.
Juste une image avec des noms.
A
l’inverse, En haut des marches (Seuil, 2007) est,
de ce point de vue, parfaitement vierge. Dans son article sur le
livre, Olivier Mony fait remarquer qu’il y a une scène
initiale « comme définie par Jouve, auquel ce
livre emprunte parfois les accents hiératiques et la splendeur
désolée » (« Un été
oublié », Sud-Ouest, dimanche 8 avril 2007).
C’est tout à fait juste (en ce qui concerne l’aspect
liturgique et la désolation, nourrie puis sevrée par
la gloire).
La « scène des jambes », dans laquelle
Antoine oberve les jambes de Bérénice allongée
sur un canapé et désire avoir les mêmes, joue
très exactement ce rôle. Et
là, le fait que rien n’ait été dessiné
ou esquissé dans la marge de mon manuscrit a sans doute conduit
à une épuration du style, assez différent de
celui des romans précédents. Je serais incapable
de représenter la désolation en question à
l’aide d’un crayon.
Pour
une présentation et un résumé du livre, on peut
se reporter à http://frenchbooknews.com
suivre French Selection > Fiction > Novels and Short Stories
et aussi une lecture, très bien faite, de deux pages d'En
haut des marches.
Deux mots, pour finir, sur l’écriture
et l’art plastique.
Une de mes nouvelles vient de paraître aux éditions
du Seuil dans le livre de Marie-Claude de Brunhoff, Les théâtres
immobiles, un volume d'hommage consacré à ses
boîtes, auquel différents écrivains réunis
par René de Ceccatty ont contribué. La nouvelle est
construite d'après les éléments de l'un de
ces dioramas. Et là, on peut dire que le texte en sort quasi-littéralement,
un peu comme la fumée sort du feu. Elle en émane,
en est comme une continuation. Si Marie-Claude était vivante,
j'aimerais beaucoup qu'elle construise une nouvelle oeuvre à
partir de cette histoire. Elle concevait ses boîtes à
la Cornell, avec un penchant pour le détail luxueux qui n'est
pas trop dans l'esprit de Cornell ; et je me sens très proche
de ce monde-là (avec ou sans la variation du luxe).
Les théâtres immobiles,
éd. René de Ceccaty, Éditions du Seuil, Paris,
2008. On peut également voir ce diorama sur le site de Marie-Claude
de Brunhoff : http://www.mcdebrunhoff.com. Cliquez sur Gallery
(The Dream Theater), la boîte est la 7ème à
partir du haut sur la troisième colonne (colonne de droite).
Par ailleurs, dans le prochain roman,
l’un des personnages-clés lutte avec la difficulté
de la représentation picturale… et abandonne. Non pas
au profit d’une autre forme d’expression, mais, si j’ose
dire, purement, au profit de rien. Comme le roman est en fin de
compte optimiste, il ne s’agit pas d’un échec,
mais d’une libération. Il n’y a rien de plus
encombrant que l’incompétence, surtout pour soi-même.
Prefigurations:
Vous semblez à la fois dire qu’une image peut appeler
un mot, ou des mots, et que des mots convoquent des images, et que
si il s’agit de quelque chose de voisin, le passage de l’un
à l’autre, dans un sens ou dans l’autre, n’est
pas identique. C’est très fascinant. C’est Michaux
qui, parlant « du gong fidèle d’un mot »,
m’a fait percevoir ce qu’était cette figuration
autour de laquelle nous tournons : la capacité mentale de
se figurer une chose, une scène. Mais cette convocation d’une
« image narrative » (la formule n’est
pas si bonne) ne vient pas directement du mot mais en procède
(un gong comme un long bruit résonnant).
Je ne sais si ma question est une question : à partir de
combien de mots, de phrase, un ensemble ferait une image ?
Vous évoquez le passage de la main dans les cheveux : est-ce
à partir d’un affect réel que le sens peut mieux
s’ancrer et faire image ?
F.P. Le passage ne peut pas être le
même, du mot à l’image, et de l’image au
mot. D’une part, un mot et une
image appartiennent à des catégories distinctes. D’autre
part, la phrase complète (plus que le mot isolé), fixe
le sens beaucoup plus fortement que l’image. Ce n’est
pas particulièrement à son avantage. En tous les cas,
lorsque vous passez de l’un à l’autre, vous changez
de pays. Vous franchissez une frontière. Et la direction que
vous prenez modifie considérablement la donne. En ce qui concerne
cette question, Michaux, évidemment, a essayé de brouiller
les pistes.
Si vous passez de « Longtemps, je me suis couché
de bonne heure » à l’image mentale que vous
suggère cette phrase, d’une certaine manière vous
quittez le livre. Nous pouvons dire cela malgré le flou de
la notion remarqué tout à l’heure. Cela vous donne
une certaine marge de manœuvre. Mais si vous partez d’une
image, d’un souvenir, ou d’une représentation mentale,
aussi précise soit-elle, du fait que vous vous soyez couché
de bonne heure pendant longtemps, la phrase qui le dit vous retire
la disposition naturelle que vous aviez d’aller vers d’autres
images personnelles ou intimes. Notamment parce qu’elle est
suivie de « Parfois, à peine ma bougie éteinte… »,
etc… et que cela impose des contraintes très fortes que
vous ne maîtrisez pas, et que vous maîtriserez de moins
en moins au fur et à mesure que vous progresserez dans la lecture.
Et là, vous ne décidez plus rien à moins d'écrire
vous-même.
Le paradoxe de la Recherche,
et de tous les grands livres, est qu’en les lisant, moins
vous maîtrisez la richesse de leur univers pictural, plus
vous vous l’appropriez, éventuellement jusqu’à
ce qu’il recoupe le vôtre ou se confonde partiellement
avec lui. Quant à la notion d'image narrative,
elle ne me semble pas aussi mauvaise que cela. Même l’image
abstraite peut raconter une histoire, quoi que très différemment
de l’image figurative. Sweet Afton, la boîte narrative de Ghez, raconte
u!ne histoire. Cette histoire, qui n’est pas écrite,
a son prolongement dans Aloysius, et les phrases d’Aloysius
qui permettent de la lire évoqueront à leur tour des
images, que ces phrases soient longues, courtes, ou entre les deux.
Ce qui compte, plus que la longueur, c’est qu’elles
aient un certain souffle. Quant à la main dans les cheveux,
il ne me semble pas que l'affect fixe mieux le sens des phrases
qui en parlent qu'une toute autre chose qui n'aurait pas partie
liée avec nos émotions. Le sens se fixe tout seul.
Sans nous.
Prefigurations:
Les textes que nous publions ont pour sujet des animaux. Est-ce
l'image qui a primé pour votre initiative? Sa construction?
Sa chute? Le récit finit-il avec cette image ?
FP. Les dessins étaient finis bien
avant que je n'écrive les textes. Je ne dirai pas qu'ils
les illustrent. Chaque dessin propose une représentation
plutôt abstraite d'un animal figé dans une certaine
pose caractéristique de l'espèce à laquelle
il appartient. Textes et dessins constituent ensemble une sorte
de fragment de bestiaire que je complèterai peut-être
un jour, avec tortues et poissons.
Dans chaque cas, le récit finit
avec l'image, mais la chute - je crois - reste libre. Elle
le reste au sens où aucun écho de cette chute n'est
à chercher dans le dessin. C'est évidemment pour moi
très difficile de les regarder aujourd'hui sans penser aux
textes, qui sont plus tardifs ; et également de lire les
textes sans penser aux dessins qui les précèdent.
A vrai dire, ce genre d'expérience avec des dessins et des
textes appartenant à des époques différentes
me conduirait plutôt à concevoir un autre genre de
texte - un récit qui contiendrait des dessins, non pas en
marge ou en regard, mais dans son corps même, dans l'espace
qui lui est imparti sur la page, les dessins jouant alors, comme
les mots, un rôle sémantique à part entière.
C'est quelque chose que je n'ai pas encore tenté.
Prefigurations: Vous choisissez des sujets qui font image immédiatement.
Des animaux : un chat, un chien, une poule. D'où vient ce
choix ?
F. P. Je pense que c'est le désir
d'avoir affaire à des animaux familiers, et même domestiques,
dont tout un chacun possède une représentation, et
à propos desquels tout le monde peut avoir une anecdote.
Le cas de la poule est plus ambigu. C'est un animal domestiqué,
mais pas un animal de compagnie, à la différence du
chat et du chien. Quoi que? Il y a peut-être des gens qui
agissent avec la poule tout autrement. Ce sont surtout, du point
de vue que j'ai choisi ici, des animaux français.
J'espère que l'on ressent cette appartenance en lisant chacun
des trois textes et en regardant les images ; et pas seulement parce
que, dans le cas du chat, il est question de Coutances et du beurre.
Un élément graphique peut, comme les mots, fixer quelque
chose qui a trait à la nationalité, à une culture
particulière.
Si je puis me permettre, je prendrai un autre exemple avec un
objet inanimé - la théière - avant de revenir
au bêtes. J'adore les théières. En voici
un exemple :
C'est faussement japonisant, un peu art déco, avec un côté
optimiste et acidulé. Cette théière imparfaite,
sans bec, et très verticale, ainsi que les tasses et le
reste du service avec son sucrier façon paquebot, datent
de 1967, comme le premier dessin du chat de Coutances. La plus
grande tasse est frappée au nom du propriétaire,
un certain Monsieur Wiells.
J'ai beaucoup d'histoires à raconter concernant Monsieur
Wiells, sa famille et le destin de sa vaisselle, dont le service
à thé constitue une petite partie. La partie immergée
que l'on sort des placards pour ceux qui rendent visite à
cinq heures, mais que l'on n'invitera pas forcément à
dîner.
Wiells. C'est pour moi un nom qui suggère beaucoup de choses,
comme souvent les noms propres, comme Coutances. Dans le cas précis,
un destin tragique. Les choses peuvent très mal tourner
si vous vous appellez Wiells.
Je reviens maintenant aux trois bêtes. Le chien est sur
la défensive, le chat règne sur les casseroles,
et la poule ne brille pas par son intelligence. On peut les imaginer
séparément ou ensemble, avec trois biographies séparées
ou au contraire intimement liées. Un ordre temporel est
suggéré par deux des titres. On commence avec le
chien et on finit avec la poule. A la différence de la
théière, j'ai là-dessus des idées
assez floues. Mais pour revenir à votre idée de
l'immédiateté de ces images, ou de leur familiarité,
je crois que c'est quelque chose qui conditionnerait l'histoire
plus longue que je raconterais à propos de ces bêtes
si je décidais de reprendre chaque petite histoire et de
la développer.
Prefigurations: Y a-t-il
une difficulté particulière à partir de ces
éléments animaux si figuratifs?
F. P. Aucune difficulté à mon sens. C'est
même simple comme bonjour. Chat, chien, poule. Rien de plus
vrai. Rien de plus loyal. J'espère que chacun des trois
textes respecte cette simplicité.
Je rappelle que toutes les illustrations et textes
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