Classique expérimental
24 pages agrafées devraient suffire à la rédaction
de ce texte. Depuis longtemps déjà je n’écris
plus à la main, ou presque plus, mais les grilles bizarres
des cahiers de Vier5 m’ont invitée à changer
mes habitudes. Ici j’ai choisi le cahier rouge, dont les pages
blanches sont rayées, en oblique, de lignes écarlates
disposées à intervalles réguliers. Rien à
voir avec les carreaux habituels, dont le réseau, uniforme
et discret, fait ressurgir des souvenirs scolaires plus ou moins
heureux. L’expérience est très différente.
Complètement nouvelle. Voilà ce qui m’intéresse
chez Vier5.
Depuis sa création en 2002, ce tandem est parisien. Après
leurs études à Offenbach puis plusieurs années
passées à Francfort, Marco Fiedler et Achim
Reichert choisirent en effet de quitter l’Allemagne et, entre
différentes capitales européennes, élirent
Paris pour deux raisons : la désaffection
d’une jeune génération d’artistes plus
attirée par Londres, Berlin et New-York — Vier5 se
caractérise par son excentricité — et l’importance
qu’y
joue la mode, à laquelle le duo dédie son magazine,
Fairy Tale (quatre numéros par an).
La posture de Vier5 est inhabituelle : qu’il s’agisse
de concevoir un vaste programme d’identité visuelle
et de signalétique pour le musée du design de Francfort
(Museum für Angewandte Kunst Frankfurt), d’assurer l’ensemble
de la communication graphique du centre d’art de Brétigny-sur-Orge
(CAC Brétigny), ou de répondre à des commandes
ponctuelles, une dimension artistique vient
toujours, à des niveaux divers, orienter les propositions
et produire des résultats inattendus. L’héritage
moderniste du studio ne fait aucun doute, et se voit même
revendiqué : sur son site Internet, Vier5 précise
en guise d’introduction que son travail est « fondé
sur une notion classique du design » (« classique »
s’appliquant, dans ce contexte, à la tradition instaurée
par le XXe siècle). Un article de Vier5 intitulé «
« Regardez en avant, jamais en arrière. Un point de
vue sur la typographie moderne » (« Look Forward, Never
Back. A View on Modern Typography », Hitoshi Mitomi (ed).,
New Typography with Fonts Samples, Tokyo, Pie Books, 2005, p. 6-7)
éclaire la façon dont Fiedler et Reichert se situent
par rapport aux enseignements des pionniers du graphisme.
Différents thèmes traités dans des textes
fondateurs des années 1920, dus à Tschichold, à
El Lissitszky ou à Karel Teige, sont ainsi repris (de la
rupture avec le passé au choix de l’abstraction en
passant par l’engagement social). Le traitement du texte,
à la façon d’un manifeste, fait lui-même
acte d’allégeance aux avant-gardes du siècle
dernier.
Cependant, pour Vier5, après le psychédélisme,
Neville Brody, Emigre, David Carson ou M/M, la lisibilité
ne constitue plus l’enjeu majeur de la création de
caractères qui doit en revanche s’adapter aux exigences
présentes. Impensable, estime Vier5, de dessiner des alphabets
adaptés de modèles anciens, ou d’exploiter des
caractères qui ne seraient pas contemporains. En revanche les arts de la rue, les inscriptions vernaculaires et tout ce qui
compose la culture d’aujourd’hui vient nourrir les recherches
du studio, dans une optique prospective. Fiedler et Reichert
militent pour une perception élargie de la typographie et
une transformation du regard qui motivent la dynamique expérimentale
de leur travail. |
Multiple original
La posture particulière de Vier5 suppose un véritable
engagement de la part des clients. Ainsi Pierre Bal-Blanc, directeur
du CAC Brétigny, considère-t-il, depuis les débuts
de leur collaboration en 2002, la production des graphistes comme
partie intégrante de l’offre artistique du centre.
La liberté laissée à Fiedler et Reichert leur
permet de développer un travail sans équivalent.
Exploration des extrêmes : le poster pour l’exposition
« Involution » (2005) est imprimé dans des teintes
fluorescentes en pourcentage si faible que l’on en distingue
à peine les éléments, tandis que celui de «
Monnaie vivante » (2006) offre une image chargée et
bigarrée, la même affiche ayant été réutilisée
pour trois événements consécutifs, par adjonction
de nouvelles informations. Le processus créatif inclut des
accidents qui modifient de façon aléatoire l’apparence
des objets. Les plis du carton d’invitation pour la programmation
en trois temps de l’hiver 2006 ont altéré la
surface, créant des scarifications dans la pellicule colorée.
L’affiche « Involution » était envoyée
par la poste pliée en huit, et collée de telle sorte
qu’on ne puisse l’ouvrir sans arracher le papier ; la
déchirure (écho subtil au thème de l’exposition),
aux contours chaque fois différents, transformait le multiple
en pièce unique. Dans l’affiche « Roman Ondak
» (automne 2006), la superposition de cinq couches successives
de texte, chacune disposée perpendiculairement à la
précédente, produit un effet de tissage, la dernière
livrant le titre de la manifestation à l’aide de grandes
capitales maladroites. Mais si précisément celles-ci
rappellent des lettres tracées à la main, il s’agit ici d’un simulacre.
Là encore Vier5 se joue des distinctions entre original
et reproduction avec la mise au point de polices imitant l’écriture
manuelle et qui leur servent, entre autres, à signer d’un
faux paraphe, parfois monumental, certains de leurs travaux —
affiche, mise en pages, exposition. Pour brouiller plus encore les
cartes, l’apparition du nom de Vier5 adopte des formes chaque
fois différentes, ces variations interdisant
l’assimilation de la signature à une quelconque marque
d’authentification, que seule une répétition
à l’identique permettrait d’identifier comme
telle. |