| Une société d’émetteurs |
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Pierre Bal-Blanc
Directeur du CAC Brétigny
Exhibition catalogue, Schön und gut. Museum & Vier5
at the Museum für Angewandte Kunst
Frankfurt from march 31, 2005 to june 12, 2005 |
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Je vis dans une société
d’émetteurs (en étant un moi-même) :
chaque personne que je rencontre ou qui m’écrit, m’adresse
un livre, un texte, un bilan, un prospectus, une invitation à
un spectacle, à une exposition, etc. La jouissance d’écrire,
de produire, presse de toutes parts ; mais le circuit étant
commercial, la plupart du temps, les textes, les spectacles vont
là où on ne les demande pas ; ils rencontrent,
pour leur malheur, des « relations », non
des amis, encore moins des partenaires ; ce qui fait que cette
sorte d’éjaculation collective de l’écriture,
dans laquelle on pourrait voir la scène utopique d’une
société libre (où la jouissance circulerait
sans passer par l’argent), tourne aujourd’hui à
l’apocalypse. Roland Barthes, (Roland Barthes par Roland
Barthes)
Le dernier projet réalisé par Marco Fiedler et Achim
Reichert (Vier5) pour le CAC Brétigny est un ensemble de
documents imprimés pour une exposition. Sur la face visible
du poster encore plié, un texte noir est imprimé,
il liste sommairement les informations de la manifestation :
artistes, titre, date, adresse. Rien ne
se passe vraiment dans cette composition en drapeau, puisque
le texte est posé comme les données ont été
transmises par e-mail par le centre d’art.
Souvent dans les documents finalisés par Vier5, on trouve
des paragraphes, dont seule la typographie surjoue subtilement une
écriture bâton. Invité par ce texte brutal à
ouvrir le poster pour découvrir son contenu, on est arrêté
dans notre geste machinal par la résistance du papier. Alerté
par le nom des artistes, Teresa Margolles, Lois et Franziska Weinberger,
Lionel Estève et par le titre de l’exposition :
Involution ; ou simplement gêné par ce qui paraît
être une erreur de façonnage, on ouvre finalement le
poster en le déchirant. |
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| L’exposition Involution rassemble
les œuvres de trois artistes qui associent sans distinction,
hiérarchie ou séparation des processus créatifs
et des processus destructifs. Ce titre évoque un développement
qui s’inverse. Il permet d’aborder la question de la création
dans un rapport étroit avec son double, la destruction. L’exposition
Involution tente d’observer cette forme d’entropie, aurait
dit Robert Smithson, qui agit au niveau de nos organismes sociaux,
culturels et économiques. L’affiche
de Vier5, comme les œuvres présentées par les artistes,
proposent de rendre visible ce qui menace tout projet inéluctablement.
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Le graphisme du poster apparaît
en s’altérant, il intègre la déchirure
comme le dernier élément de sa composition. L’affiche
lacérée d’Involution, anticipe le destin de
l’information et comprime en un geste le cycle de l’apparition
et de la disparition du message. Mais les moyens qu’emploient
Vier5 pour communiquer la présence de la mort dans l’œuvre
de Teresa Margolles, le principe du rhizome chez les Weinberger
ou l’abstraction réelle du dessin de lionel Estève,
ne s’arrêtent pas là. Ils surexposent les informations
en employant le fluo imprimé aux limites du pourcentage minimum
de couleur. Ils incrustent les textes et les logos, les superposent
en couches, comme s’ils étaient coagulés dans
la fibre du papier.
Au final, de quoi nous parle cette affiche, de texture, de matière,
de forme et de couleur ? En fait,
ce poster communique sa propre involution, son processus de composition
et de décomposition. Il dit ce qu’il fait et fait ce
qu’il dit. Vier5 assument le propos de l’exposition
et des œuvres et le reconduisent dans leur espace de communication
au risque de l’incompréhension. |
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Prendre ce risque, c’est choisir
d’être du côté de la création, du
visible plutôt que du lisible. C’est se régler
sur le rythme des œuvres et accepter la lente vitesse de propagation
du message.
Dans tous les projets réalisés pour le CAC Brétigny,
Vier5 s’attaquent au discours, jamais au langage. Ils
inversent, retournent ou décalent le texte, pour le voir
avant de le lire, pour susciter une conscience du langage chez le
récepteur ; plutôt que feindre de s’adresser
à lui dans un discours didactique. Toute la poésie
ne consiste t-elle pas à libérer le mot de son contexte ?
Toute l’information ne consiste t-elle pas à l’y
ramener ? |
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La collaboration entre Vier5, le CAC
Brétigny et les artistes n’obéit à aucune
charte, ni à aucun logo préétablit. Le lien
aux publics ne se fonde pas sur l’utilisation d’une
arme (le logo) pour se faire reconnaître, ni sur la mise en
place d’une stratégie (la déclinaison de la
charte) pour assener un discours d’autorité. Les typographies
utilisées pour la communication du programme du CAC changent
selon l’actualité et l’humeur de la recherche
personnelle des graphistes. Le logo se renouvelle en fonction du
projet et des artistes invités par le CAC. Chaque manifestation
fait naître une nouvelle écriture.
La propagande commerciale emploie des moyens créatifs et
financiers considérables, l’achat d’espace, la
marque, l’identité visuelle, pour imposer sa définition
de la création et développer son environnement comme
une évidence naturelle. Le service de communication d’un
centre d’art n’a ni les moyens ni l’envie de participer
à cette guerre des parts de marché. Le rôle
d’un lieu de création est d’être du côté
des artistes, des fondateurs de langue, pour reprendre l’expression
de Roland Barthes. Marco Fiedler et Achim
Reichert accompagnent ce travail de décomposition, d’un
discours commercial qui recompose de plus en plus notre société.
Ils transmettent l’intention véhiculée par les
artistes, qui n’est pas de s’adresser à tout
le monde, mais de faire émerger une parole pour quelqu’un
en particulier. |
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