revue  
n° 39 Mai /Juin 2008
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Une société d’émetteurs

Pierre Bal-Blanc


Directeur du CAC Brétigny

Exhibition catalogue, Schön und gut. Museum & Vier5
at the Museum für Angewandte Kunst
Frankfurt from march 31, 2005 to june 12, 2005

 

Je vis dans une société d’émetteurs (en étant un moi-même) : chaque personne que je rencontre ou qui m’écrit, m’adresse un livre, un texte, un bilan, un prospectus, une invitation à un spectacle, à une exposition, etc. La jouissance d’écrire, de produire, presse de toutes parts ; mais le circuit étant commercial, la plupart du temps, les textes, les spectacles vont là où on ne les demande pas ; ils rencontrent, pour leur malheur, des « relations », non des amis, encore moins des partenaires ; ce qui fait que cette sorte d’éjaculation collective de l’écriture, dans laquelle on pourrait voir la scène utopique d’une société libre (où la jouissance circulerait sans passer par l’argent), tourne aujourd’hui à l’apocalypse. Roland Barthes, (Roland Barthes par Roland Barthes)

 

Le dernier projet réalisé par Marco Fiedler et Achim Reichert (Vier5) pour le CAC Brétigny est un ensemble de documents imprimés pour une exposition. Sur la face visible du poster encore plié, un texte noir est imprimé, il liste sommairement les informations de la manifestation : artistes, titre, date, adresse. Rien ne se passe vraiment dans cette composition en drapeau, puisque le texte est posé comme les données ont été transmises par e-mail par le centre d’art.

Souvent dans les documents finalisés par Vier5, on trouve des paragraphes, dont seule la typographie surjoue subtilement une écriture bâton. Invité par ce texte brutal à ouvrir le poster pour découvrir son contenu, on est arrêté dans notre geste machinal par la résistance du papier. Alerté par le nom des artistes, Teresa Margolles, Lois et Franziska Weinberger, Lionel Estève et par le titre de l’exposition : Involution ; ou simplement gêné par ce qui paraît être une erreur de façonnage, on ouvre finalement le poster en le déchirant.

 
 
L’exposition Involution rassemble les œuvres de trois artistes qui associent sans distinction, hiérarchie ou séparation des processus créatifs et des processus destructifs. Ce titre évoque un développement qui s’inverse. Il permet d’aborder la question de la création dans un rapport étroit avec son double, la destruction. L’exposition Involution tente d’observer cette forme d’entropie, aurait dit Robert Smithson, qui agit au niveau de nos organismes sociaux, culturels et économiques. L’affiche de Vier5, comme les œuvres présentées par les artistes, proposent de rendre visible ce qui menace tout projet inéluctablement.
     

 

Le graphisme du poster apparaît en s’altérant, il intègre la déchirure comme le dernier élément de sa composition. L’affiche lacérée d’Involution, anticipe le destin de l’information et comprime en un geste le cycle de l’apparition et de la disparition du message. Mais les moyens qu’emploient Vier5 pour communiquer la présence de la mort dans l’œuvre de Teresa Margolles, le principe du rhizome chez les Weinberger ou l’abstraction réelle du dessin de lionel Estève, ne s’arrêtent pas là. Ils surexposent les informations en employant le fluo imprimé aux limites du pourcentage minimum de couleur. Ils incrustent les textes et les logos, les superposent en couches, comme s’ils étaient coagulés dans la fibre du papier.

Au final, de quoi nous parle cette affiche, de texture, de matière, de forme et de couleur ? En fait, ce poster communique sa propre involution, son processus de composition et de décomposition. Il dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit. Vier5 assument le propos de l’exposition et des œuvres et le reconduisent dans leur espace de communication au risque de l’incompréhension.

 

Prendre ce risque, c’est choisir d’être du côté de la création, du visible plutôt que du lisible. C’est se régler sur le rythme des œuvres et accepter la lente vitesse de propagation du message.

Dans tous les projets réalisés pour le CAC Brétigny, Vier5 s’attaquent au discours, jamais au langage. Ils inversent, retournent ou décalent le texte, pour le voir avant de le lire, pour susciter une conscience du langage chez le récepteur ; plutôt que feindre de s’adresser à lui dans un discours didactique. Toute la poésie ne consiste t-elle pas à libérer le mot de son contexte ? Toute l’information ne consiste t-elle pas à l’y ramener ?

     

La collaboration entre Vier5, le CAC Brétigny et les artistes n’obéit à aucune charte, ni à aucun logo préétablit. Le lien aux publics ne se fonde pas sur l’utilisation d’une arme (le logo) pour se faire reconnaître, ni sur la mise en place d’une stratégie (la déclinaison de la charte) pour assener un discours d’autorité. Les typographies utilisées pour la communication du programme du CAC changent selon l’actualité et l’humeur de la recherche personnelle des graphistes. Le logo se renouvelle en fonction du projet et des artistes invités par le CAC. Chaque manifestation fait naître une nouvelle écriture.

La propagande commerciale emploie des moyens créatifs et financiers considérables, l’achat d’espace, la marque, l’identité visuelle, pour imposer sa définition de la création et développer son environnement comme une évidence naturelle. Le service de communication d’un centre d’art n’a ni les moyens ni l’envie de participer à cette guerre des parts de marché. Le rôle d’un lieu de création est d’être du côté des artistes, des fondateurs de langue, pour reprendre l’expression de Roland Barthes. Marco Fiedler et Achim Reichert accompagnent ce travail de décomposition, d’un discours commercial qui recompose de plus en plus notre société. Ils transmettent l’intention véhiculée par les artistes, qui n’est pas de s’adresser à tout le monde, mais de faire émerger une parole pour quelqu’un en particulier.

 
 
 
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