Prefigurations:
Les gated com. apparaissent comme un nouveau modèle d'urbanisme
américain?
Oui et non. Le modèle d'origine
vient d'Angleterre (fin XVIIIe) et de France (fin XIXe), c'est celui
des lotissements privés de l'élite, comme par exemple
la Villa Montmorency à Paris, qui fonctionne exactement comme
une gated community (dans son dispositif spatial, ses réglements
etc.). Mais la démocratisation de ce modèle est américaine.
Ce sont les promoteurs immobiliers américains qui diffusent
ce modèle en masse. Et surtout ce sont eux qui lui donnent
son nom: gated community, qui est tout à la fois la désignation
commerciale d'un produit et son slogan.
En ce sens, il apparaît en opposition
au modèle classique de la ville américaine, pourquoi?
Il est en opposition avec la ville tramée,
qui incarne l'idéal démocratique dans l'espace urbain.
La trame rend tous les points de l'espace identiquement accessibles.
Les gated communities créent de la différenciation dans
ce système.
Prefigurations:
Peut on aller jusqu'à dire qu'il marque la fin d'une conception
ou vision urbanistique universelle (plus marquée en Europe
d'après guerre dans les "projets" ou les "plans")?
La ville américaine classique relève t elle d'un tel
type?
La trame américaine démocratique
consiste dans le découpage orthogonal de TOUT le territoire
américain, rural et urbain, avant même qu'il n'ait été
exploré. Cela va au-delà du plan d'urba. On est plutôt
dans le domaine de l'utopie réalisée. Donc oui, totalement
universaliste. Voir le livre de Catherine Maumi, Thomas Jefferson
et le projet du Nouveau Monde, éd. de la Villette, 2007
Ce principe avait été mis à mal depuis longtemps,
notamment avec le développement de la banlieue automobile au
cours du XXe siècle. Les gated communities ne font qu'enfoncer
le clou.
Prefigurations: L'urbanisme
n'est il pas une idée nouvelle à l'instar de la notion
de patrimoine? Les gated par leurs références architecturales
me paraissent rejoindre ce qui en Europe s'appelle sauvegarde des
quartiers historiques? Paradoxe?
Le mot urbanisme date du XIXe siècle
(on l'attribue généralement à Cerda, auteur du
plan de Barcelone). La pratique est plus ancienne.
L'architecture des gated communities est similaire à celle
des banlieues américaines, elle n'hésite pas à
puiser dans le néotraditionnalisme et dans les références
diverses (hispanique, italien, français...) qui peuvent donner
du chic aux maisons. Il y a sans aucun doute une "réassurance"
par le recours à des modèles du passé (le mot
est de Karal Ann Marling, elle l'emploie à propos de l'architecture
des parcs à thèmes).
Prefigurations:
Que penser de son développement qui relève uniquement
des acteurs privés du marché immobilier?
Vaste question... que je ne fais qu'effleurer
dans le livre. Cela dépasse le cadre des gated communities,
car des mégapoles entières sont produites par la promotion
privée, notamment Los Angeles. L'intervention des puissances
publiques (municipalité, comté, état) est très
réduite.
Les promoteurs ont des objectifs de rentabilité à relativement
court terme.Leur but est de vendre des produits immobiliers, non
de produire et d'entretenir des villes viables. Ils n'ont pas non
plus pour but de produire de la mixité sociale, au contraire,
il est plus simple pour eux de vendre des produits ciblés pour
telle ou telle population. Dans un lotissement privé, on ne
trouvera donc que des gens du même standing social. La ville
privée compte zéro sdf.
Mais c'est un peu plus compliqué que cela. D'abord il faut
interroger notre point de vue européen. La prédominance
des acteurs publics dans la fabrication de la ville européenne
nous semble normale, mais elle est en fait récente: XIXe /
XXe siècle.
D'autre part, les gated communities incarnent une manière pour
les clients des promoteurs d'avoir une garantie de long terme. En
effet, les réglements visent à ce que le quartier ne
se dégrade pas à l'avenir. Bien entendu, cette vision
à long terme ne concerne que les habitants de la gated community,
pas la ville en général. Néanmoins, les promoteurs
sont obligés d'intégrer le futur dans leurs raisonnements
et dans leurs argumentaires commerciaux.
Prefigurations:
Que tirer comme conclusion de la nouvelle ségrégation
qu'elle instaure aux U.S.A, par exemple, en la comparant à
l'ancienne et au modèle de l'intégration à
la française?
Les
réglements de mode de vie appliqués dans les gated
communities sont les héritiers lointains des réglements
interdisant à certaines "races" d'habiter tel ou
tel quartier. Mais plus fondamentalement, la ségrégation
classique a été remplacée par une "ségrégation
par le marketing", du fait de l'association de deux phénomènes:
- la commercialisation de grands lotissements dont le public est
"ciblé" avec les règles du marketing
- le fait que ces quartiers soient enclavés et/ou fermés
On se retrouve donc avec des quartiers socialement homogènes
et séparés les uns des autres. Cela, c'est le résultat
observable. Cette situation est acceptée aux USA car elle
correspond à l'idéal méritocratique de la société:
ceux qui en ont les moyens se paient un environnement de qualité,
les autres non. C'est un idéal très différent
de notre idéal d'intégration. On peut difficilement
comparer les deux modèles sans comparer les deux sociétés
dans leur ensemble.
Prefigurations: Dans
cette perspective, quel est l'avenir du secteur public?
Aux USA, dans les villes récentes,
et à l'échelle locale, le secteur public est pour
les pauvres. Ceux qui ont les moyens vivent dans des réseaux
privés
Prefigurations: Que peut
on penser de sa mondialisation?
Je crois qu'il faut distinguer
les échelles: le secteur public a un grand poids à
l'échelle fédérale et internationale, mais
son importance décroît à l'échelle
locale, au profit du développement de toutes sortes de
structures privées, dont les gated communities, mais pas
seulement. Le développement des communautarismes (au sens
large) coïncide avec la mondialisation, ce n'est pas un hasard.
Le développement des réseaux de grande échelle
favorise la création de communautés de petite échelle.
C'est ce que je cherche à montrer dans mon livre, du point
de vue urbanistique.
Prefigurations: L'urbanisme de demain peut il, doit il, être
pensé seulement dans le modèle des gated que tu exposes?
Quelles alternatives selon toi?
Les gated communities ne sont
qu'un exemple, que j'utilise car je le crois représentatif
d'une évolution de la ville vers un modèle fait de
plusieurs éléments/systèmes:
- de "micromégapoles", c'est-à-dire des
environnements urbains indépendants de la ville au sens traditionnel,
et contenant en eux-même leur propre urbanité.
- des réseaux publics et/ou privés, accessibles ou
non par tous
- les résidus de ville traditionnelle, qui continuent bien
souvent à fonctionner comme avant, en se mélangeant
au nouveau système
Ce n'est bien sûr qu'un schéma, une simplification
à l'extrême. Mais il décrit (et explique en
partie) la tendance très générales du morcellement
de la ville et l'intériorisation de ses composants.
Peut-on penser la ville autrement, certainement oui. Mais cela
ne passera sans doute pas par l'urbanisme.
Ce que l'on appelle "la ville" est un dispositif contingent,
dont le but fondamental est de mettre en relation des êtres
humains. Si ce but peut être rempli plus efficacement par
d'autres moyens, la ville mute, elle change de forme.
La ville n'a plus besoin, aujourd'hui, de la mixité sociale
pour fonctionner, puisque la mise en relation des humains s'exerce
- au sein de son territoire, sans qu'il y ait nécessairement
contiguïté de ses composants, reliés entre
eux par des réseaux différents
- au-delà de son territoire, à l'échelle
des réseaux mondiaux.
Le territoire de la ville physiquement mélangée
disparaît donc de lui-même.
Pourtant, les urbains se mélangent encore, mais de manière
différente. Ils se mélangent par le développement
exponentiel du tourisme. Ils se rencontrent par le développement
plus qu'exponentiel de l'espace public virtuel, sur Internet.
Ce sont des prolongements de la "ville".
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