revue  
n° 38 Mars/Avril 2008
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Entretien
avec
Stephane Degoutin par Bernard PRINGUET
Janvier 2008
 
Prefigurations: Les gated com. apparaissent comme un nouveau modèle d'urbanisme américain?
Oui et non. Le modèle d'origine vient d'Angleterre (fin XVIIIe) et de France (fin XIXe), c'est celui des lotissements privés de l'élite, comme par exemple la Villa Montmorency à Paris, qui fonctionne exactement comme une gated community (dans son dispositif spatial, ses réglements etc.). Mais la démocratisation de ce modèle est américaine. Ce sont les promoteurs immobiliers américains qui diffusent ce modèle en masse. Et surtout ce sont eux qui lui donnent son nom: gated community, qui est tout à la fois la désignation commerciale d'un produit et son slogan.
 
En ce sens, il apparaît en opposition au modèle classique de la ville américaine, pourquoi?
Il est en opposition avec la ville tramée, qui incarne l'idéal démocratique dans l'espace urbain. La trame rend tous les points de l'espace identiquement accessibles. Les gated communities créent de la différenciation dans ce système.
 
 

Prefigurations: Peut on aller jusqu'à dire qu'il marque la fin d'une conception ou vision urbanistique universelle (plus marquée en Europe d'après guerre dans les "projets" ou les "plans")? La ville américaine classique relève t elle d'un tel type?

  La trame américaine démocratique consiste dans le découpage orthogonal de TOUT le territoire américain, rural et urbain, avant même qu'il n'ait été exploré. Cela va au-delà du plan d'urba. On est plutôt dans le domaine de l'utopie réalisée. Donc oui, totalement universaliste. Voir le livre de Catherine Maumi, Thomas Jefferson et le projet du Nouveau Monde, éd. de la Villette, 2007
Ce principe avait été mis à mal depuis longtemps, notamment avec le développement de la banlieue automobile au cours du XXe siècle. Les gated communities ne font qu'enfoncer le clou.
Prefigurations: L'urbanisme n'est il pas une idée nouvelle à l'instar de la notion de patrimoine? Les gated par leurs références architecturales me paraissent rejoindre ce qui en Europe s'appelle sauvegarde des quartiers historiques? Paradoxe?
Le mot urbanisme date du XIXe siècle (on l'attribue généralement à Cerda, auteur du plan de Barcelone). La pratique est plus ancienne.
L'architecture des gated communities est similaire à celle des banlieues américaines, elle n'hésite pas à puiser dans le néotraditionnalisme et dans les références diverses (hispanique, italien, français...) qui peuvent donner du chic aux maisons. Il y a sans aucun doute une "réassurance" par le recours à des modèles du passé (le mot est de Karal Ann Marling, elle l'emploie à propos de l'architecture des parcs à thèmes).

Prefigurations: Que penser de son développement qui relève uniquement des acteurs privés du marché immobilier?

Vaste question... que je ne fais qu'effleurer dans le livre. Cela dépasse le cadre des gated communities, car des mégapoles entières sont produites par la promotion privée, notamment Los Angeles. L'intervention des puissances publiques (municipalité, comté, état) est très réduite.
Les promoteurs ont des objectifs de rentabilité à relativement court terme.Leur but est de vendre des produits immobiliers, non de produire et d'entretenir des villes viables. Ils n'ont pas non plus pour but de produire de la mixité sociale, au contraire, il est plus simple pour eux de vendre des produits ciblés pour telle ou telle population. Dans un lotissement privé, on ne trouvera donc que des gens du même standing social. La ville privée compte zéro sdf.


Mais c'est un peu plus compliqué que cela. D'abord il faut interroger notre point de vue européen. La prédominance des acteurs publics dans la fabrication de la ville européenne nous semble normale, mais elle est en fait récente: XIXe / XXe siècle.
D'autre part, les gated communities incarnent une manière pour les clients des promoteurs d'avoir une garantie de long terme. En effet, les réglements visent à ce que le quartier ne se dégrade pas à l'avenir. Bien entendu, cette vision à long terme ne concerne que les habitants de la gated community, pas la ville en général. Néanmoins, les promoteurs sont obligés d'intégrer le futur dans leurs raisonnements et dans leurs argumentaires commerciaux.

Prefigurations: Que tirer comme conclusion de la nouvelle ségrégation qu'elle instaure aux U.S.A, par exemple, en la comparant à l'ancienne et au modèle de l'intégration à la française?

Les réglements de mode de vie appliqués dans les gated communities sont les héritiers lointains des réglements interdisant à certaines "races" d'habiter tel ou tel quartier. Mais plus fondamentalement, la ségrégation classique a été remplacée par une "ségrégation par le marketing", du fait de l'association de deux phénomènes:
- la commercialisation de grands lotissements dont le public est "ciblé" avec les règles du marketing
- le fait que ces quartiers soient enclavés et/ou fermés

On se retrouve donc avec des quartiers socialement homogènes et séparés les uns des autres. Cela, c'est le résultat observable. Cette situation est acceptée aux USA car elle correspond à l'idéal méritocratique de la société: ceux qui en ont les moyens se paient un environnement de qualité, les autres non. C'est un idéal très différent de notre idéal d'intégration. On peut difficilement comparer les deux modèles sans comparer les deux sociétés dans leur ensemble.

 

Prefigurations: Dans cette perspective, quel est l'avenir du secteur public?

  Aux USA, dans les villes récentes, et à l'échelle locale, le secteur public est pour les pauvres. Ceux qui ont les moyens vivent dans des réseaux privés
Prefigurations: Que peut on penser de sa mondialisation?

Je crois qu'il faut distinguer les échelles: le secteur public a un grand poids à l'échelle fédérale et internationale, mais son importance décroît à l'échelle locale, au profit du développement de toutes sortes de structures privées, dont les gated communities, mais pas seulement. Le développement des communautarismes (au sens large) coïncide avec la mondialisation, ce n'est pas un hasard. Le développement des réseaux de grande échelle favorise la création de communautés de petite échelle. C'est ce que je cherche à montrer dans mon livre, du point de vue urbanistique.

Prefigurations: L'urbanisme de demain peut il, doit il, être pensé seulement dans le modèle des gated que tu exposes? Quelles alternatives selon toi?
Les gated communities ne sont qu'un exemple, que j'utilise car je le crois représentatif d'une évolution de la ville vers un modèle fait de plusieurs éléments/systèmes:
- de "micromégapoles", c'est-à-dire des environnements urbains indépendants de la ville au sens traditionnel, et contenant en eux-même leur propre urbanité.
- des réseaux publics et/ou privés, accessibles ou non par tous
- les résidus de ville traditionnelle, qui continuent bien souvent à fonctionner comme avant, en se mélangeant au nouveau système
Ce n'est bien sûr qu'un schéma, une simplification à l'extrême. Mais il décrit (et explique en partie) la tendance très générales du morcellement de la ville et l'intériorisation de ses composants.

Peut-on penser la ville autrement, certainement oui. Mais cela ne passera sans doute pas par l'urbanisme.
Ce que l'on appelle "la ville" est un dispositif contingent, dont le but fondamental est de mettre en relation des êtres humains. Si ce but peut être rempli plus efficacement par d'autres moyens, la ville mute, elle change de forme.
La ville n'a plus besoin, aujourd'hui, de la mixité sociale pour fonctionner, puisque la mise en relation des humains s'exerce
- au sein de son territoire, sans qu'il y ait nécessairement contiguïté de ses composants, reliés entre eux par des réseaux différents
- au-delà de son territoire, à l'échelle des réseaux mondiaux.
Le territoire de la ville physiquement mélangée disparaît donc de lui-même.
Pourtant, les urbains se mélangent encore, mais de manière différente. Ils se mélangent par le développement exponentiel du tourisme. Ils se rencontrent par le développement plus qu'exponentiel de l'espace public virtuel, sur Internet.
Ce sont des prolongements de la "ville".

 

 

 
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