La question n'était pas ici de fabriquer des
"monuments populaires" tels les grands ensembles des démocraties,
elles aussi, populaires. La question de l'architecture devait être,
lors de la conception des tours et des barres, évacuée très
vite du débat, elle le fut, merci pour elle. Nous verrons plus
loin que, de toute manière, d'architecture, ici également,
il est de la plus grande importance de ne pas parler.
J'ai avec la cité des 4000 un rapport
bizarre mais constant. En temps qu'architecte, j'entretiens avec
elle un rapport de fidélité, non pas émotionnelle,
mais cela fait bien une vingtaine d'années qu'à chaque
fois que l'on me demande de prendre parti pour ou contre ce type
d'urbanisme, la cité des 4000 est toujours là comme
exemple. Mes interlocuteurs, qui n'y ont évidemment jamais
mis les pieds, appellent cette cité à la barre, l'utilisent
comme billot pour des têtes à couper, la stigmatisent
évidemment.
Le béton y est, pour toujours et en ce lieu, cloué
au pilori, montré du doigt, martyrisé complaisamment,
tel un individu né pour payer les erreurs des autres, il
sera puni éternellement.
A la Courneuve, les bons sentiments
ont pavé l'enfer. Voyons :
4000 logements
Les 4000 furent bâtis en 1963. Ils
s'appellent "la cité des 4000" car ils offraient,
une fois la totalité des immeubles construits, 4000 logements.
Ces ensembles apportaient des logements neufs à bon marché.
Les loyers étaient modérés, les appartements,
spacieux et lumineux, nouveauté pour l'époque.
Certains habitants investissaient ainsi, pour la première
fois de leur vie, des logements avec des salles de bains, des toilettes,
de l'eau chaude. Les immeubles, sans aucune prétention de
style ou d'esthétique, satisfaisaient l'un des besoins physiologiques
fondamentaux : s'abriter, habiter, se réchauffer, être
en sécurité.
Pour juger du progrès, lecteur, lectrice, tu te renseigneras
sur du bidonville de Nanterre, contemporain de l'édification
des 4000…
Difficilement
appréhendable d'un point de vue du territoire
Globalement, personne n'a entendu
parler de ces cités durant les vingt premières années
de leur existence. On les trouvait moches et sans âme, mais
c'est tout, pas de quoi fouetter un chat.
L'ascenseur social fonctionnait tant bien que mal, les loyers étaient
versés, les factures réglées, l'on gagnait
suffisamment pour vivre en travaillant dans le bassin d'emploi de
masse qu'était, à l'époque, la banlieue des
grandes villes…
Et une fois un petit pécule économisé, on
faisait construire un petit pavillon, parfois dans la rue voisine
de la cité, on peut le constater partout autour de Paris.
Ce type de cité, difficilement
appréhendable d'un point de vue du territoire, chancre mal
assumé de telle ou telle commune, est l'archétype
du grand ensemble, des tours et des barres qui organisent un espace
public à leurs pieds.
Au fur et à mesure de la crise, mais ici n'est pas le propos,
les résidents constituèrent une population pauvre,
en général immigrée ou issue de l'immigration
et fortement marquée par le chômage. Chômage
duquel découla de constants impayés de loyers, impayés
générant des trous de gestion dans les offices d'HLM,
l'entretien des immeubles, la maintenance des équipements
se prirent la crise en plein dans la gueule.
De tels vaisseaux ne pouvant se passer d'un minimum de suivi technique
ils se dégradèrent irrévocablement, défaits
par la paupérisation rampante des offices d'HLM et de leurs
locataires.
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Les 4000 furent construits en béton armé. Lors
de ce chantier, les techniques les plus performantes et les plus
variées furent utilisées pour aller dans le sens
de l'urgence et de l'économie (ce qui, ici, veut dire la
même chose), béton coulé en place, béton
préfabriqué, chemins de grues et coffrages en tunnels
; je ne vais pas développer ici ces procédés,
mais pour ne pas te laisser, lectrice ou lecteur, en proie à
la méchanceté de ce jargon, je dirai que ce chantier
était au plus près d'une logique industrielle appliquée
au bâtiment, la série et la répétition
du travail, la spécialisation des tâches organisées
selon un strict planning, cette organisation aidant à rallier
les objectifs plus avant évoqués, qui furent atteints.
le visage du martyr
Attardons-nous quelques lignes sur les façades pour illustrer
le propos parce que le procédé est emblématique
d'un système. Les façades des 4000 sont le visage
du martyr.
Le visage du martyr est ici composé de panneaux de façades,
en fait, du panneau de façade (avec une variation de couleur
et des inversions gauche / droite) dans lequel s'insérait
la même fenêtre coulissante qu'à toutes les
trames et tous les étages. Il y a là un effet de
répétition de la même unité de composition
architecturale. Des fois ça marche (allez donc voir la
rue de Rivoli, s'il n'y a pas de répétition...),
ici, ça ne marche pas, les gens ne sont pas contents..
Comme le visage du martyr, la façade porte les stigmates,
ceux du temps qui passe, ceux du désamour, c'est-à-dire
de la supposée banalité, de la malfaçon lors
de la construction (parfois), du laisser-aller de l'entretien
(toujours). L'inutilité de cacher un martyr étant,
depuis des lustres, démontrée, celui-ci s'afficha
donc sur des centaines de mètres de longueur et quinze
étages de haut.
La série évacuait, et c'est logique, le particularisme.
Les habitants, ou plutôt les occupants, étaient,
eux aussi, une série ; interchangeables, indéfinis
comme individus, répondant par une adaptation nécessaire
à la norme définie par les concepteurs.
Lorsque certains défient les lois de la série automobile
et offrent une cure de tuning à leur véhicule, les
occupants des 4000 subissent un extérieur de logement définitivement
figé, essayez, pour voir, de faire du tuning sur un logement….
On
tenait enfin le coupable du mal des banlieues
Donc, les 4000, avec leur cortège
de béton, concrétisent le soi-disant échec
de ce type d'urbanisme et d'architecture.
Comme un bébé illégitime, honteux car contrefait,
monstrueux rejeton que l'on ne veut voir, il partit avec l'eau du
bain. Pour expliquer les maux des populations maintenant devenues
indigènes, l'on qualifia les grands ensembles de "criminogènes"
ce qui fut bien pratique pour permettre à certains de s'affranchir
de toute responsabilité. Une idée reçue était
ainsi née, admise et propagée.
On tenait enfin le coupable du mal des banlieues, le grand ensemble
déshumanisant, moloch dévorant ses enfants, aidé
en cela de son âme damnée, gris Lucifer, vil suppôt
de la gangrène urbaine : le béton.
Stupeur
du lecteur
Néanmoins, de pourtant simples contre-exemples
ou arguments sont facilement opposables à ce constat trop
rapide.
Un tour du monde des quartiers dits "sensibles" démontre
qu'il est impossible d'établir une typologie du tissu urbain
soi-disant criminogène, barres, tours, petites maisons, immeubles
moyens, habitat individuel ou collectif, voire semi collectif, maisons
en bande, jardins devant, derrière, avec ou sans cour, en
centre ville ou à la périphérie, banlieues
de grande villes ou de cités moyennes, toitures terrasse
ou en pente, il en existe même, de ces cités, en brique,
oui, des qui sont construites sans béton !
Stupeur du lecteur, confusion et mis à bas de la certitude
! Oui, il est utopique de positionner un curseur sur une hypothétique
échelle-miracle et de proclamer, avec l'assurance d'un Alphonse
Allais : "…ne construisons pas selon la norme criminogène,
et la banlieue se tiendra quiète…", confortée
donc par un urbanisme et une architecture ne pouvant générer
que de bonnes choses, en tout cas, proscrivant les pires, élevant
l'humain, adoucissant le sauvage.
C'est l'urbanisme-vallium qui manque donc et qu'il nous faut vite
inventer.
haut de page
personne
n'a la réponse à la question du logement de masse en
période de crise
Le béton n'est donc pas
coupable. Un peu comme tout, c'est l'usage qu'on en fait qui est
néfaste ou bénéfique. Surtout que le béton
a, dans le cas qui nous intéresse, rempli parfaitement son
office : rapide, économe, solide, pérenne. C'est à
n'y rien comprendre.
Ces grands ensembles, les ont eu faits en bois, ce dernier aurait-il
eu, lui aussi mauvaise presse ? Calice de tabernacle!
Je vais tenter une réponse dans cet océan d'interrogations,
d'inquiétudes et de fausses vérités solidement
ancrées : Je pense que la mauvaise image du béton
vient de ce qui fait précisément qu'il est un matériau
miraculeux, elle émane directement de ses performances. Je
m'explique : hormis le fait qu'en France, l'on apprécie guère
la réussite, le grand public n'aime pas ce type de matériau
se prêtant de bonne grâce à toute élucubration
morphologique, fut-elle utile ou bienveillante. Il trouve ça
moche.
Le lecteur pourra, en parallèle, noter que le plastique
(autre matériau miraculeux) est également affublé
d'une au moins égale mauvaise réputation.
L'éclosion du béton "de masse" est également
celle de la modernité "de masse", car en fait,
ce qui est mal perçu, c'est que la machine s'est emballée,
la révolution sociétale s'est traduite par des effets
terribles sur la vie des gens, sur leur milieu ambiant et que le
béton a été embarqué dans cette accélération
comme exécuteur des basses œuvres, le reître,
le soudard, le vendu, celui par qui le scandale, puis le malheur,
arrive.
En clair, la période des trente glorieuses ouvre ici son
chemin de croix et le conclut par le pire des constats d'échec
: on fait tout sauter. On réhabilite ce qui peut encore être
sauvé : le sol et rien d'autre. Le plus terrible, dans tout
ça, c'est la déconsidération de la modernité
en général et de l'architecture en particulier. Au
final, la modernité se relèvera, voitures, avions,
trains, télévisions, rasoirs, téléphones,
etc., n'ont jamais arrêté d'être perfectionnés,
tant dans l'usage que dans le design, et ce, pour le plus grand
nombre…l'architecture, elle, a certainement péché
par ambition et arrogance et traîne depuis cette marque d'infamie.
Jusqu'alors, personne n'a la réponse à la question
du logement de masse en période de crise (cherchez l'intrus
dans ce qui précède), quel que soit le pays.
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